LE QUÉBEC REND HOMMAGE À AIMÉ CÉSAIRE
Par Guy V. Amou

Le 26 juin 2008, en début de soirée, une foule enthousiaste a boudé le début du festival de jazz de Montréal pour plutôt remplir l’Alizé, rue Ontario Est. En ce jour anniversaire de la naissance d’Aimé Césaire, le Québec, en retard sur l’ensemble de la francophonie, a finalement accepté de rendre hommage au poète martiniquais, dont le riche parcours terrestre a pris fin le 17 avril 2008, aux portes de ses 95 ans.
Les affiches et les cartes d’invitation annonçaient : «Le Québec rend hommage à Aimé Césaire» Que l’on ne s’y trompe pas pour autant; l’organisation de l’événement n’a répondu à aucune initiative officielle. Ce coup de chapeau tardif n’a été possible que grâce à la détermination et à la passion farouche d’un homme de parole, Moïse Mougnan, Tchadien d’origine, fondateur de la maison d’édition Grenier et membre actif du Cercle Littéraire Africain de Montréal (CLAM).
Sitôt l’annonce du décès de Césaire, il s’est mis à solliciter autour de lui des idées et du concours pour un fier salut à la mémoire de celui qui a inspiré aux intellectuels québécois, la prise de conscience de leur condition de colonisés, insufflant par le fait même une vitalité nouvelle à la création littéraire sur les rives du Saint-Laurent. On se souvient encore des références à l’univers césairien par les Gilles Hénault, Jacques Brault, Paul Chamberland. Et que dire du brûlot de Pierre Vallière : «Nègre blanc d’Amérique»?

Dès lors, on en conviendra, plus rien n’a été pareil dans le comportement de ce peuple longtemps maintenu dans une somnolence presque suicidaire par son élite subordonnée aux réflexes assimilateurs du conquérant britannique. Ce réveil, sonné par le verbe puissant de l’Antillais, contribua sans nul doute au bouillonnement fondateur du Québec moderne : la révolution tranquille. Rien que pour cela, on aurait supposé l’intention de Moïse Mougnan promise à un accueil aussi bien spontané qu’empressé, surtout des milieux officiels. La réalité se montra d’une douloureuse palinodie. On n’a pas idée des réticences qu’il lui fallut surmonter pour ancrer dans le possible ce projet, somme toute, parfaitement inscrit dans la logique historique. S’armant de l’opiniâtreté et de l’audace qu’il semble avoir bues avec le lait maternel, il parvint à réunir les conditions d’un élan officiel de reconnaissance du Québec pour le génie et l’héritage immense d’un poète qui a su dépasser les frontières de la race pour dialoguer avec les pulsions humaines, pour alimenter l’universel rejet de toute forme de servitude. Cela devenait d’autant plus urgent que le Québec reçoit, en cette année de la disparition d’Aimé Césaire, le 12ème sommet de la francophonie.
La soirée débuta par la projection du documentaire «La manière nègre ou Aimé Césaire, chemin faisant», film généreusement mis à la disposition du comité organisateur par Son Excellence Jean-Daniel Lafond (philosophe, cinéaste et époux de la Gouverneure Générale du Canada, Michaëlle Jean ). Puis ce furent des extraits de «La tragédie du Roi Christophe» et d’«Une saison au Congo», admirablement rendus par des comédiens que l’on sentait transfigurés par les mots de l’ancien député-maire de Fort-de-France. L’assistance eut droit aux témoignages du Premier Ministre du Québec, Jean Charest, du Maire de Montréal, Gérald Tremblay, ainsi que d’autres personnalités des milieux politique, professionnel, intellectuel, culturel, artistique…
Les organisateurs, n’ont pas manqué non plus de recueillir et de nous communiquer les propos de citoyens ordinaires ayant accepté de saluer, chacun à sa façon, la mémoire et l’œuvre du père de la Négritude. Louise Harel, l’inoxydable députée de Hochelaga- Maisonneuve, celle-là qui, la première, a vivement encouragé Moïse dans son projet, est montée sur scène. Sa communion de vue et de sentiment avec l’assistance fut instantanée. La voix trahissant son émotion, elle émit le souhait qu’une telle soirée soit l’amorce de plusieurs autres initiatives du genre.

Le film d’animation «Âme noire» de Martine Chartrand et la danse martiniquaise de Josiane Antourel mirent la table à la chanteuse sénégalo-guadeloupéenne Senaya. Elle était entourée, pour la circonstance, d’artistes parmi lesquels figuraient le jeune poète slammeur Fabrice Koffi (de la Côte-d’Ivoire) et le musicien Pierre-Michel Ménard (Haïti).
Dans une belle camaraderie, ils ont chanté des mots de Senghor adressés à son ami Césaire. La célébration, se termina par une veillée au cours de laquelle quiconque dans l’assistance le voulait, était invité à monter sur scène et à déclamer des vers de son choix, tirés de l’œuvre immortelle du géant récemment convoqué au royaume des Nèg’Patrimoines. Nous avons quitté l’Alizé, convaincus que le poète n’est pas mort. C’est plutôt que l’Éternité a achevé de sculpter son baldaquin princier. Elle l’a invité à y allonger sa droiture. Ses ancêtres lui avaient légué un souffle ensemencé d’une rage incoercible. Il en fit un ouragan déracinant les arbres gonflés de mépris, de cynisme et de rapacité. Merci, bûcheron émérite! Nous vous devons d’oser habiter à nouveau l’aventure humaine, la silhouette ragaillardie par le murmure content des millénaires.
Voici le texte qu’au nom du Cercle Littéraire Africain de Montréal (CLAM), j’ai préparé en témoignage de notre reconnaissance à l’un des plus grands fils de la Martinique.

Un écrivain peuhl, sage parmi les sages (Amadou Hampâté Bâ), eut un jour ces mots éternels :En Afrique, un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. C’est la première idée qui me traversa l’esprit à l’annonce du décès d’Aimé Césaire. L’instant d’après, cet élan initial fut corrigé par l’indéniable universalité des legs du patriarche de Fort-de-France. Avec le sommeil de Césaire, c’est bien plutôt le rejet de toute forme de spoliation qui prend congé de la contingence pour entrer, droit comme un pieu totémique, dans l’Histoire. Une voix s’est éteinte. Un verbe, sublimant les accents géographiques et temporels, a entrepris de demander audience à la mémoire, à la conscience menacée plus que jamais par les dérives intégristes. Les gens de ma génération ont grandi dans une Afrique qui peinait à se dégager de son lourd héritage colonial. Autour de nous, rien qu’agitation et cacophonie. Je nous vois encore gouaillant nos aînés avec toute la somme d’insolence que seul permet le jeune âge. A observer Senghor chanter sur toutes les tribunes les noces panchromatiques de la Raison Hellène et de l’Émotion Nègre, nous contenions mal notre envie de rire à la moindre évocation du concept de Négritude. On comprend dès lors que nous ayons allègrement applaudi la réplique cinglante de Wolé Soyinka, le grand dramaturge nigérian : «Le tigre ne proclame pas sa tigritude, il mord!» Puis, au hasard de notre aventure académique, notre impertinence a croisé le Cahier d’un retour au pays natal et, surtout, le Discours sur le colonialisme. Ce fut comme si, somnolant depuis trop longtemps sur une couche de certitudes confortables et hautaines, on nous eût soudain jeté à la figure le contenu d’une jarre exorcisante. Du coup, nos sens s’ouvrirent à la révélation. Obnubilés que nous étions par nos petites insatisfactions d’enfants des indépendances, nous avions perdu de vue qu’il y eut, pour les nôtres, pire que le joug colonial. Et voici que là-bas, au-delà des mers, où nos ancêtres avaient fini de disputer leurs attaches à la cognée des imposteurs, un parent nous restituait les talismans aliénés aux déraisons de l’histoire. Attentifs soudain, nous nous laissâmes féconder par les cauris intimidants et envoûtants de son commerce lucide avec les mornes biguinant les désirs d’amnésie: «Prenez garde, sembla-t-il nous dire! Ne méprisez pas le cri qu’il nous a fallu pousser contre l’arrogance de ceux qui nous ont mutilés ! On nous a voulus rampant. Nous nous sommes entêtés à maintenir, vaille que vaille, une posture verticale. Debout, au milieu de la poussière soulevée par les rires de dérision, nous avons regardé la vie droit dans les yeux et avons crié: Nous sommes! Bien sûr, cela n’a pas entamé la férocité des éclats de rire. Telle d’ailleurs n’était pas notre intention. Il nous a suffi de nous dire, avec un mot quémandé à personne, une sagaie incandescente, forgée à même la vieillesse et la légitimité de notre indignation. Nos pas ont de ce fait reconquis le chemin abrupt des intuitions ancestrales. Nous y avons puisé le courage et l’orgueil de nous réconcilier avec nous-mêmes. Tout acte digne de quelque intérêt commence par un baptême. Ne vous méprenez donc pas sur les nuances de nos luttes. Elles sont aussi les vôtres, surtout les vôtres car, depuis peu, le colonialisme a découvert les habits frauduleux du discours bon-enfant… »
Nous étions bouleversés. Vivement, nous reprenions la lecture, au comble de la fascination. N’étaient-ce pas là les mots que toujours nous avions espérés aux lèvres de nos aînés, ces aînés hélas empressés autour des dépouilles de l’ancien régime? N’était-ce pas à ces hauteurs-là que, dissimulés sous la bravade, nos doutes donnaient rendez-vous à leur expérience intime de l’humiliation? Il existait ainsi parmi eux au moins une intelligence qui se jouait des métamorphoses du mensonge, qui savait demeurer intacte au sortir de l’ordalie des vanités!

Au contact de l’œuvre de Césaire, nous avons appris que le dialogue avec l’autre est nécessairement vicié lorsque l’on consent à se renier. Nous avons compris que seul le respect de soi rend possible le respect de l’autre. Y-a-t-il message plus universellement humain?
Ils étaient trois au départ: Senghor, Damas, Césaire. Inspirés par le poète martiniquais, ils ont accouché d’une proposition révolutionnaire: la Négritude. Senghor en a fait une esthétique. Dans le court laps de temps que lui a accordé l’existence, Damas a choisi d’y canaliser la stridence de sa révolte. Césaire, fidèle à son patrimoine de descendant d’Affranchis, y a, pour sa part, reconnu un terreau fertile où porter les trois graines essentielles à l’accomplissement réel de l’humain: liberté, dignité, authenticité. Toute sa vie durant, il n’a cessé de rêver l’Afrique telle que les Africains eux-mêmes ont peu à peu désappris à envisager leur antique continent. Il laisse néanmoins derrière lui suffisamment de nourriture pour le jour où notre gourmandise se souviendra enfin de se détourner des leurres, des flatulences identitaires.
Nègre, il s’est un jour découvert dans le regard d’autrui. Homme, il a vécu. Humain, il s’est finalement couché sous le baobab des certitudes apaisées.

En Afrique, lorsqu’un être cher nous quitte, nous avons coutume de prier: Que la terre lui soit légère! Permettez-moi d’emprunter à l’esprit de cette humble prière pour formuler le vœu que le sommeil d’Aimé Césaire soit serein, car il aura puissamment et généreusement contribué à nous guérir de nos complexes.