Il est jeune et talentueux. Il nous donne de l’espoir. Nous y croyons, rien n’est perdu. Elle existe bel et bien cette jeunesse qui marquera l’histoire de la Centrafrique, au travers de son histoire qu’elle écrit chaque jour. La Centrafrique qui gagne nous donne rendez-vous, pour qu’enfin cette histoire orale puisse être une réalité concrète afin qu’elle ne soit plus oubliée mais un vecteur unificateur qui marquera le début de notre histoire en tant que Nation, Peuple, pour les générations futures.
Le plaisir fût immense de nous entretenir avec M. Crépin Ngoko Zengué. Nous ne pouvons que le remercier pour ce qu’il est et représente.

Bonjour M. Crépin, qui êtes-vous ?
Je suis Crépin Ngoko Zengué, Entrepreneur Centrafricain et également Coordonnateur de l’Association « Mbayé ti Kodoro » qui a été mise en place pour parler de l’histoire centrafricaine et sauvegarder notre patrimoine historique. Nous souhaitons restaurer le Musée Barthélémy Boganda et transmettre notre histoire à la génération future.

Vous êtes entrepreneur en Centrafrique. Qu’est-ce que vous y faites ?
J’ai une entreprise en Négoce et Import/Export et également un magasin de vente d’équipements sportifs qui s’appelle All Sport. Celui-ci existe depuis une dizaine d’années. Je fonctionne ainsi en RCA avec six employés. Pour l’instant tout se passe bien.

Pour pouvoir marquer l’histoire, retracer l’histoire et impacter, votre association « Mbayé ti Kodoro » est composée de qui ?
Il n’y a que les amoureux de la Centrafrique et nous avons également des personnes ressources, des personnalités, des journalistes, des personnes détenant des archives sur la RCA, que cela soit visuel ou écrit. Nous travaillons donc avec ces personnes-là. Nous ne sommes pas des historiens, nous voulons donner la possibilité aux historiens de pouvoir faire leur travail, aux anthropologues de pouvoir aller plus loin pour nous donner plus d’éléments sur notre histoire, notre parcours. Je pense et peux dire que nous sommes passionnés de notre pays, de notre histoire.

Parlez-nous de l’événement que votre association Mbayé ti Kodoro organise ce weekend, les 130 ans de la création de Bangui, précisément ce samedi 29 juin 2019.
Nous nous sommes rendus compte que les événements historiques de notre pays, en dehors des dates de l’indépendance, de la proclamation de la République, passent inaperçues. Nous voulons donc donner la possibilité à la jeunesse de découvrir notre histoire, notre préhistoire, parce que l’on parle beaucoup plus de notre histoire à l’arrivée de la colonisation, sachant qu’il y a eu des tribus, des ethnies qui ont occupé le territoire oubanguien avant l’arrivée des colons. Nous voulons donc remonter dans le temps pour savoir comment « les choses » se passaient, quels sont les mécanismes qui étaient mis en place pour permettre à ces ethnies de vivre ensemble, pourquoi ils sont arrivés là parce que la majorité d’entre elle vient d’ailleurs.
Lors de cette journée du 29 juin 2019, nous retracerons le parcours de Bangui qui est le premier poste administré, c’est pour cela que nous parlons de Bangui. L’idée est de profiter de ces 130 ans, car Bangui a été créé le 26 juin 1889. Nous allons montrer le parcours avant l’arrivée des colons, de l’arrivée des colons jusqu’à nos jours et faire une projection sur les 150 ans de Bangui. Faire une projection, c’est montrer à quoi va ressembler Bangui dans une vingtaine d’années. La première partie sera présentée par M. Victor Bissengué, la deuxième partie par M. Jean-Claude Mboli et la 3ème partie par M. Cyrus Nabana. Il y aura également des apports, des témoignages. Nous avons par exemple sollicité Mme Rosalie Pouzer pour nous parler des Mboki et Zandé. Nous avons aussi M. Ferrera Georges qui va nous parler de l’histoire de la musique centrafricaine, comment elle est rentrée dans nos mœurs, les différents orchestres. Nous aurons également M. Jacob Gbéti qui va nous parler de l’arrivée des pratiques de sports sur notre territoire car avant 1889 l’on ne pratiquait pratiquement pas de sport. L’on va aborder tous ces sujets-là. Pour lors de la 3ème partie l’on va parler des retours d’expérience des compatriotes qui ont des réalisations en Centrafrique. Ils vont nous donner leur témoignage, leur motivation.

Partant de là, j’ai une question, où pouvons-nous nous documenter sur l’histoire de la RCA ? Existe-t-il un livre ?
C’est assez disparate. J’ai dû faire des recherches grâce à des éléments que l’Archevêque Ndayen m’a donnés. Lui non plus n’est pas historien mais c’est quelqu’un qui a pratiquement vécu tout le début de notre histoire après l’arrivée des colons. J’ai donc suivi les pistes qu’il m’a données, par exemple me rapprocher de M. Didier Carité, un iconographe. Il est Français mais il détient plus d’iconographies sur l’histoire de notre pays que n’importe qui, des photos d’ethnie, de tribu, des photos inédites et même des objets que nos ancêtres ont utilisés.

Sera-t-il présent ?
Oui, il sera là pour donner aussi son témoignage. Il était Coopérant pendant une vingtaine d’années en Centrafrique. Il y a aussi M. Yves Boulever qui a écrit sur les 100 ans de Bangui. Lui aussi est convié et sera là. Il a réalisé un Atlas sur le pays. M. Jean-Dominique Penel sera également là, il a beaucoup écrit sur Barthélémy Boganda. J’ai cité tout à l’heure M. Bisségué qui lui a énormément écrit, en se penchant sur notre histoire, les pygmées, les pensées de Boganda. Ce sont ces personnes qui détiennent plus ou moins le récit de l’histoire de notre pays. Il faut que l’on arrive à matérialiser tout cela. Il faut savoir que le Musée Boganda aujourd’hui est totalement en voie de disparition. Notre ambition est de le restaurer, lui redonner tout son sens, tout son rôle dans l’archivage de notre histoire et permettre aux enfants, aux jeunes d’y aller pour connaître notre histoire, ainsi qu’aux étrangers pour découvrir notre pays. Il existe beaucoup de richesses sur le plan culturel dans nos récits.

Avez-vous eu une quelconque aide de la part des autorités de Bangui ? Les avez-vous associées à votre événement?
C’est d’abord une démarche citoyenne. Nous, nous voulons nous approprier de notre histoire donc nous avons décidé de mettre ne place cette association et nous avons contacté l’Ambassade de Centrafrique à Paris qui sera représentée par l’Ambassadeur lui-même. Nous nous sommes dit qu’il ne faut pas toujours attendre que ça soit l’Etat ou le Gouvernement qui prennent des initiatives. Nous avons mis la main à la poche, sur fonds propres pour pouvoir organiser cette journée.

Après cet événement de samedi, il y aura-t-il autre chose de concret ? C’est quoi la prochaine étape ?

L’objectif n’est pas de seulement passer une journée et de disparaître. Dans notre vision nous voulons agir sur du long terme. Ce que nous comptons réaliser c’est d’organiser une exposition à Bangui et contacter nos autorités pour nous donner la possibilité de faire une étude sur la réhabilitation du Musée Boganda. Je pense qu’il nous avoir d’abord une base qui sera la réhabilitation du Musée Boganda. Ce sera notre source d’énergie. Avec cette réhabilitation, les historiens, les sociologues pourront venir, avoir de la documentation, des éléments, des photos et pouvoir faire leur recherche. Nous avons l’ambition de créer dans chaque préfecture un petit musé pour que la population garde et conserve son histoire. La particularité de chaque région et chaque préfecture doit être mise en valeur. Notre histoire est orale, il faut arriver à la matérialiser pour que cela soit visuel et palpable. Là où il y a la sécurité nous pourrons donner la possibilité aux chercheurs de nous apporter plus d’éléments.

Vous venez de dire quelque chose de très importante. Notre histoire est orale. Allez plus loin.
Nous n’avons pas de bibliothèque nationale. Je ne connais pas l’état de notre archive nationale. Comment cela est structuré. Je sais qu’il existe les archives de l’Etat au Secrétariat Général du Gouvernement, à la Présidence. Nous savons cependant que beaucoup de documents ont été détruits à l’arrivée de la Séléka. Même en 2001, j’ai l’information que les archives de l’Armée centrafricaine ont été emportées au Tchad. C’est quelque chose de grave. Cela déstabilise un pays à long terme. Nous voulons permettre à ceux qui ont écrit sur la Centrafrique de pouvoir montrer leurs œuvres et profiter de leur travail qui doit être récompensé, protégé et rémunéré. Il faudra que l’Organisation de la Propriété Intellectuelle puisse se pencher sur tout cela. Le défunt Nzapakomada a beaucoup écrit sur la guerre de Kongo Wara qui est la première insurrection populaire contre la colonisation en Afrique Centrale. Beaucoup de Centrafricains ne le savent pas. Nous voulons donc créer cette base de données. M. Victor Bissengué a écrit, Etienne Goyémidé, Pierre Sammy Mackfoy et bien d’autres.

Où se trouve tout le contenu du Musé Boganda ?
C’est ce que nous demanderons aux autorités afin de réhabilité le Musé Boganda. Il existe aussi beaucoup d’objets ça et là. Mais avons-nous la capacité de les conserver ? Heureusement qu’ils sont dans d’autres pays et bien protégés et conservés. Nous allons nous battre pour ramener quelques objets mais il faut que nous y ayons les structures et le cadre pour conserver cela. Nous allons donc d’abord faire l’état des lieux qui nous permettra de définir la stratégie à mettre en place et chercher les moyens pour pouvoir réhabilité le Musé.

En vous écoutant je me dis que l’histoire de la RCA n’occupe pas une place importante pour les autorités puisque personne ne s’en soucie depuis tant d’années. Comment construire un avenir quand l’histoire n’est pas préservée, racontée et contée ?
Ce que vous dites est très important parce que dans les autres pays comme en France, l’on constate que les gens gardent très jalousement leur patrimoine. Il y a des musés, des monuments, des livres qui racontent leur histoire. Le paradoxe chez nous, personne ne s’intéresse à cette histoire. Les européens que j’ai rencontrés et qui s’intéressent à notre histoire me demandent pourquoi nous ne nous intéressons pas à notre histoire. Ils sont surpris que personne ne vienne vers eux, personne ne s’active pour transmettre et parler de notre histoire.
Ce que nous avons fait au sein de notre association, c’est que nous avons sélectionné trente personnalités, vivantes ou décédées, à titre posthume ou pas, nous allons leur remettre une attestation de reconnaissance pour ce qu’elles ont été dans l’histoire de notre pays, leur contribution, leur parcours, ce qu’elles ont initié pour l’histoire. Lorsque nous oublions ces personnes, c’est que nous ne sommes pas reconnaissants. Ils tombent dans l’oubli et nos enfants ne sauront pas s’il y a eu des grands hommes dans le pays. Nous avons nos enfants ici en France qui apprennent De Gaulle, Descartes, Jean-Moulin etc… Est-ce qu’à Bangui on parle à nos enfants de Karinou à l’école ?

On commence par-là, on ira plus loin, au-delà, chercher des gens comme avec Vincent Mambachaka qui a créé le Centre Linga Téré depuis plus de 20 ans, le seul Centre culturel et un nouveau le Centre Culturel Samba Panza. M. Nzapakomada a écrit sur la Guerre de Kongo Wara et a fait sa thèse là-dessus. Aujourd’hui c’est vendu sur Amazone, l’on ne sait même pas à qui cela profite. Il est temps de considérer nos grands hommes et de leur donner de la valeur et de la reconnaissance. C’est important. Aujourd’hui l’on voit qu’une partie de l’histoire peut être falsifiée et est falsifiée au profit de telle ou telle personne.

Qu’est-ce qui est falsifié ? Vous avez un exemple ?
Oui. L’université de Bangui par exemple, elle a été construite par les Français. On dit qu’elle a été construite par Bokassa. La Faculté de Médecine ce sont les Catholiques qui l’ont construite. Depuis les Indépendances qu’avons-nous construit comme Université concrètement ? Rien.

Nous avons du travail et un long chemin à parcourir en Centrafrique. Tout est à construire !
Oui, le pays n’a jamais été construit. Nous devons nous mettre au travail et le construire.

Vous voyez, aujourd’hui je suis triste, c’est comme si nous n’avons pas d’identité, je vois les jeunes quand ils se marient ils sont tous habillés comme ceux de l’Afrique de l’Ouest. Qu’est-ce qui se passe ?
Vous avez parfaitement raison. J’en parlais récemment avec beaucoup de tristesse. Quand on s’habille en Yoruba, en Baoulé, ils ignorent que ce sont des vêtements traditionnels d’autres pays et qu’ils ont les leurs qu’ils ne connaissent pas. Voilà c’est ce que nous avons à faire, c’est notre objectif dans notre association, redonner aux Centrafricains leur propre repère et cela commence par connaître leur propre histoire.
Quand on va demander à un Centrafricain de nous parler de son grand-père il ne sera pas en mesure de le faire. Nous voulons donner la possibilité aux Centrafricains de construire leur arbre généalogique, savoir d’où ils viennent.

Je vois que les Centrafricains doivent aller au secours de leur pays, de leurs autorités et les aider. Les chantiers sont vastes, ils ne peuvent pas tout faire. Alors on va commencer avec vous, ce samedi 29 juin pour votre événement.
Oui, c’est vaste, c’est long, beaucoup de chantiers. Il y a de la place pour tout le monde. Nous, nous invitons tous les Centrafricains à venir ce samedi 29 juin 2019, au 28 Rue Pierre Larousse, 75014 Paris, Métro Plaisance ligne 13, à 13h00, pour découvrir notre association ainsi que ses ambitions pour la RCA à l’horizon 2039. Je vous remercie pour cette opportunité au travers de cette interview. Je vous remercie.

C’est moi qui vous remercie et je vous retrouve pour la suite de notre entretien.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                             Propos recueillis par Lydie NZENGOU KOUMAT-GUERET