Je souhaiterai tout connaître de vous. On commence par le début !
Bonjour Madame, je suis d’abord un fils de la Centrafrique, j’aime tant ce pays. Mon nom est Oumarou Magba, c’est mon nom de Styliste, celui que j’ai découvert dans la mode. A ma naissance je ne portais pas ce nom de Magba. Nous étions nombreux dans la famille et chacun d’entre nous a eu le nom que notre papa lui a donné. Moi je hérité de ce nom et je voulais rendre hommage à mon père. J’ai alors pris ce nom Oumarou Magba. Je n’ose pas trop révéler mon vrai nom, c’est un mythe, je n’ose pas trop en parler, c’est un nom trop compliqué. Mon nom est donc Oumarou Magba, le seul Styliste qui s’engage pour la culture centrafricaine.

Ah ! Cette phrase j’aime bien, le seul Styliste qui s’engage pour la culture Centrafricaine !
Si vous voulez, l’on parle de la mode en tant que telle, dans ce sens où je m’y suis investi depuis près de 15 ans et où je me bats corps et âme pour pouvoir donner de la visibilité à ce grand patrimoine que nous avons qui est la mode parce que chaque être humain doit s’habiller. Feu Président Fondateur a mis ce grand verbe-là dans les cinq verbes de la République Centrafricaine, nous vêtir. Moi je m’engage à pouvoir faire la promotion de ce grand verbe « SE VETIR ».

Comment avez-vous commencé ?
Cela a démarré très vite. J’ai d’abord été initié par mon grand frère qui était dans la mode et qui avait aussi appris sur le tas avec ses grands frères de Sica II, à savoir le Grand Colorado et Mbaripo. Parmi les apprentis il y en avait un qui s’appelait Alex Couture,  qui a ouvert un atelier ici à Paris. Il était avec mon grand frère Moza. Je leur rends hommage car c’est grâce à eux que nous avons appris petit à petit la couture. J’étais à l’école et un jour mon frère avait beaucoup de travail à faire. Il nous a appelés pour l’aider. C’est lorsque nous nous sommes mis sur la machine que du coup nous avons eu le doigté. Je pense que c’est un don reçu de notre père, car, pendant les fêtes du Ramadan, il nous cousait des boubous. Ainsi, quand j’ai commencé à rentrer dans ce milieu de la mode, je faisais des créations avec mes collègues de classe, mes professeurs et c’est vraiment eux qui m’ont fait savoir que j’avais du doigté. Tout cela pour dire que la vie nous réserve souvent des surprises.

Et de là donc tout a démarré ?
Oui, je me suis lancé ainsi dans ce domaine. Je me suis présenté un jour à un grand concours de la mode en Centrafrique, organisé par l’Association des Stylistes Couturiers de Centrafrique, le FINCA, le même organisme que celui créé par Alphadi au niveau de la sous-région. J’étais un jeune créateur au milieu des Emma Nguérégou, Gladys Tétéya, Mme Paulette, tout ce monde-là qui détenait le secteur de la mode en Centrafrique. Et grâce au travail de communication de l’un de vos confrères, Alex Ballu, avec le concours des Ciseaux d’Or, comme j’avais « les mains », en 2000, j’ai été sacré Meilleur Styliste et c’est là où tout a démarré. Les prospectus de M. Alex Ballu ont voyagé. Vous savez, vous les journalistes, lorsque vous écrivez, vos écrits restent. Ainsi, ces prospectus se sont retrouvés un peu partout en Afrique et ont vraiment fait ma publicité. A l’époque, il n’y avait pas de concours Miss Centrafrique, je me suis présenté ainsi au Concours de Miss FESPAM (Festival Panafricain de Musique) où j’ai distribué mes fameux prospectus.

Donc une première visibilité à l’internationale ?
Oui, j’ai été contacté pour le MOLATU à Brazzaville (ce qui veut dire comment s’habiller chez nous). Ainsi j’ai commencé une formation. L’habillement fait partie de la culture. L’on ne peut pas s’habiller selon la culture d’un autre pays. On le fait à travers sa propre culture. Et c’est là tout mon combat, que notre savoir-faire vestimentaire soit partagé par tous. Lorsque j’organise un défilé, je me base toujours sur la base de notre savoir-faire vestimentaire. A travers cela nous véhiculons une image, comment nos parents s’habillaient, un savoir-faire, pour que nous ayons une tenue typique à la République Centrafricaine.

C’est quoi la tenue typique centrafricaine ?
J’aime cette question. Pour vous expliquer l’origine, comment cela s’est passé, il faut savoir que nos parents s’habillaient avec des feuilles, l’écorce d’arbre, les peaux de bêtes. Vous savez que la République Centrafricaine est un grand pays rempli de forêts, de bêtes. Ils cachaient tout juste leur sexe. Vous verrez dans l’une de mes créations, j’ai commencé par le cache-sexe, où j’ai démarré avec le « raffia » qui est le « koundou ». Ce sont des jupes traditionnelles. Cela s’est développé. C’était donc des jupes travaillées à base d’écorces d’arbre que l’on tapait, tannait. Cela devenait très fin et l’on faisait des tresses (pètè) puis l’on attachait cela autour du cou. C’était notre jupe traditionnelle de chez nous. Chez les hommes, on prenait ces cache-sexe et ils les coupaient. Ils les mettaient au niveau de la taille et cela pendait jusqu’aux genoux pour cacher le sexe. C’est exactement ainsi que nos pygmées s’habillaient. Lorsque nous les regardons, ils prennent des feuilles d’arbres, en sango les « kougbé ti ngongo », utilisés pour faire les bâtons de manioc… Ce sont ces feuilles-là qu’ils attachaient autour de la taille. C’est exactement la tenue d’Adam. Quand Eve s’est habillée, c’est exactement avec ces feuilles-là !

Comment cela s’est développé ?
Vous savez que nous avons le coton chez nous en République Centrafricaine. Après ces habits en feuilles ou écorces, nous sommes passés au coton. Le coton, il faut le tisser. Il y a eu un problème chez nous car nous n’avons pas une culture de tisserand en Centrafrique. Donc cela n’est pas développé alors qu’en Afrique de l’Ouest c’est tout le contraire.

Donc nous sommes passés du « Koundou » au coton ?
Il y a eu l’industrialisation. Il y avait une première société de textile avant l’UCATEX ; c’était CALITEX, cette société qui tissait les pagnes. C’est à partir de là que mon inspiration s’est accrue. Au niveau de la sous-région, l’UCATEX avait vraiment la meilleure qualité à cause de la base, notre coton, original, de qualité supérieure. Les pagnes Zaïre, les pagnes Congo n’égalaient pas nos pagnes. Malheureusement, c’est du domaine du passé à cause de la guerre qui a tout dévastée, raison pour laquelle nous Centrafricains devons savoir que la guerre détruit. Mais, heureusement, la guerre ne peut pas détruire ce que nous sommes, notre culture. Elle reste toujours en nous. Mais maintenant la question essentielle que je me pose est celle-ci : est-ce qu’il va falloir que la RCA soit doté d’un style vestimentaire ? Il y en a. Le problème est que nous ne reconnaissons pas nous-mêmes notre style vestimentaire.

C’est quoi notre style vestimentaire ? L’Abacost pour les hommes, le Mapia 3 pièces pour les femmes, le Djampa ?
Oui, on peut parler du Djampa. Le Djampa c’est le pagne. Mais on va commencer d’abord par les femmes. Le « yourouba » par exemple, on appelle cela maintenant, mais c’est un mot qui est venu du Congo. C’est le pagne qui est juste coupé au niveau du cou, ce que l’on appelle le « Koro go ». C’est donc à travers le « Koro go » que notre style vestimentaire s’est développé. Nous avons donc le « koundou » et les femmes mettaient aussi le « kangou » pour se cacher les seins. Quand on voit les bustiers aujourd’hui, ce sont tout simplement nos « kangou ». C’est donc à nous aujourd’hui de valoriser tout cela, notre identité. Le « yourouba » est tout simplement notre Djampa avec le pantalon, le boubou sur lequel on met de la broderie.

Donc nous avions cela bien avant l’Afrique de l’Ouest ?
Bien évidemment, nous avions cela avant l’Afrique de l’Ouest. C’est comme tout. Ça commence chez nous et l’on le retrouve amélioré ailleurs. C’est comme la musique, quand on parle de rumba, la rumba était chez nous bien avant. Mais du moment où l’on n’est pas capable de reconnaître la valeur de notre propre culture, d’autres se l’attribuent, tout simplement. Et c’est là tout le problème de la Centrafrique. C’est mon combat, pour que tout cela reste chez nous. A travers mes créations, je fais tout cela.

Donc nous avions cela bien avant l’Afrique de l’Ouest ?
Bien évidemment, nous avions cela avant l’Afrique de l’Ouest. C’est comme tout. Ça commence chez nous et l’on le retrouve amélioré ailleurs. C’est comme la musique, quand on parle de rumba, la rumba était chez nous bien avant. Mais du moment où l’on n’est pas capable de reconnaître la valeur de notre propre culture, d’autres se l’attribuent, tout simplement. Et c’est là tout le problème de la Centrafrique. C’est mon combat, pour que tout cela reste chez nous. A travers mes créations, je fais tout cela.

Dans vos créations, est-ce que nous retrouvons le raffia, le koundou, le kagou ?
Oui ! Bien évidemment, on retrouve tout cela. Vous savez dans toutes les élections des Miss, l’on fait toujours la valorisation de ces tenues et notre jupe raffia, je vous assure, c’est la meilleure de toutes les jupes traditionnelles que nous voyons. A Libreville ils ont également cette même culture, mais la nôtre n’est pas pareille, c’est vraiment l’originale qui est de chez nous. C’est donc à nous de promouvoir tout cela et c’est dans la culture que cela est possible. Quand je vois lors des cérémonies de dote et mariage tous ces vêtements traditionnels d’Afrique de l’Ouest, j’en pleure ! Mais à qui la faute ? A nous-mêmes, car nous ne reconnaissons pas l’identité culturelle centrafricaine, nous n’y donnons aucun valeur. Nous avons pourtant ce savoir-faire. C’est vraiment l’appel que je lance à tous les Centrafricains « valorisez ce qui est à vous ».

Et pourtant nous avons tout !
Oui, nous voyons les accessoires aujourd’hui, les bijoux, tout le monde porte les colliers oranges du Nigéria, mais nous avons des colliers faits à base de cauris, les « zéké ». Nous avons le bois, les cornes, les noyaux de fruites, les graines de « kolongo » et que sais-je encore ! On trouve tout cela au Centre Artisanal à Bangui. Prenez, par exemple ceux qui fabriquent les nattes, les « kounza », notre raffia, mais c’est le meilleur. C’est à nous de faire la promotion de tout cela. Nous avons une immensité de valeur culturelle, c’est à nous de la valoriser. En Centrafrique, il existe une multitude d’ethnies, par exemple les cornes de bœufs, l’on en fait des bijoux. Vous voyez les Baoulé en Côte d’Ivoire, leurs bijoux sont valorisés. C’est parce que les artisans se sont regroupés, ont travaillés ensemble et on valorisé leur culture. Toujours en Côte d’Ivoire où j’ai suivi une formation, ils ont le « tapa », des écorces d’arbre où ils en font des tissus après tannage, ce sont des tissus de rois… Reconnaissons notre culture et valorisons-la ! Il est temps !

Concrètement qu’est-ce que vous avez fait pour la Mode en Centrafrique ?
Pour parler concrètement, j’ai créé le grand festival de mode appelé le NDARA Collection. Pourquoi ce nom, tout simplement parce que c’est la collection de toutes ces idées. C’est ma référence. Après tous ces tours au niveau de la sous-région, à l’Alliance Française, j’ai eu à confirmer mes concours. Il faut savoir que l’Alliance Française nous aide beaucoup. La France nous appuie énormément dans ce domaine en termes de coopération. Elle aide les artistes Centrafricains à se développer. Donc deux fois, j’ai gagné au concours de meilleur Styliste. C’est ainsi que l’Alliance m’a dit que je pouvais maintenant voler de mes propres ailes, d’où la naissance du NDARA Collection qui en est à sa 7ème Edition. NDARA Collection se passe à Bangui où j’invite les Créateurs de la Capitale mais aussi de la sous-région, qui viennent présenter et je couronne cela par un grand défilé. Mes perspectives, c’est faire de ce Festival un grand Festival international. L’Alliance Française et l’Ambassade de France m’ont encouragé à venir à Paris, capitale de la Mode, pour exercer mon métier. J’ai eu le visa, le billet. Donc à chaque fois que je venais à Paris, j’ai travaillais beaucoup.
A Bangui j’ai créé deux Centres, le KOLONGO Plage, vers la Villa Kolongo de Bokassa où je faisais tous mes Défilés et sur la route de Mbaiki, à Mbeko, où les artisans pouvaient venir exposer leurs chefs d’œuvre et où je faisais des défilés, vers les Chutes, pour montrer le style vestimentaire de la RCA.
Pour ce qui est de la formation, j’ai créé le CICM, le Centre d’Initiation à la Couture et au Métier. C’est un grand Centre où j’ai beaucoup formé. En effet, celles qui sortaient de l’Ecole Centre Jean XXIII et qui voulaient entrer dans la vie active, je les prenais en formation pour qu’elles aient l’aptitude professionnelle et que directement elles entrent dans cette vie active. C’est tout là mon combat. Mon projet est de faire de ce Centre une Haute Ecole de la Mode en Centrafrique. Je me bats pour cela, quelle que soit la durée de la nuit, ce projet aboutira. Je suis bientôt à terme. C’est parce que la guerre a tout bouleversé. Mais j’y tiens et par la Grâce de Dieu, j’y arriverai. Je veux que les gens comprennent et m’aident. L’aide que je demande ce n’est pas forcément de l’argent, mais c’est d’aimer d’abord ce que nous faisons, de nous encourager parce que c’est notre culture. Si personne n’aime, qui va aimer ? S’il n’encourage pas qui va encourager. C’est l’appel que je lance, aimer et consommer centrafricain.
Est-ce que l’Etat pense à cela ? Les femmes s’habillent toutes à la mode de l’Afrique de l’Ouest. Si l’UCATEX ouvrait vous voyez combien de chômeurs travailleraient, combien nous exporterions. Je n’apprends rien à personne sur les bienfaits de l’exportation.
Mais en un mot, l’on dit que l’Etat c’est nous-mêmes, qu’est-ce que nous pouvons faire pour notre pays. Mais où est la reconnaissance ? A un moment donné, l’on ne peut pas évoluer tant que l’Etat ne nous vient pas en aide. Je ne demande pas l’aide de l’Etat. Tous mes voyages, défilés, je n’ai jamais eu 5 francs de l’Etat et pourtant je voyage avec le Drapeau Centrafricain. Je suis un Ambassadeur de la Mode, de la Culture de mon pays !
Une fois j’ai eu un OP (Ordre de Paiement) de 580 euros parce que je devais voyager pour une formation en Côte d’Ivoire. J’ai eu cet OP et je suis allé voir le 1er Fondé de Pouvoir qui m’a dit ceci : « mais la mode c’est quoi, cela ne fait pas partie des priorités de la Centrafrique ». Cette phrase est restée gravée dans ma tête. Et pourtant j’exporte la culture centrafricaine ailleurs, cela a de la valeur. Quand je travaille aujourd’hui, je nourris ma famille, je paie l’école de mes enfants, ils sont eux aussi l’avenir de la RCA ! C’est cela le fondement d’une famille. C’est ce qui nous détruit en RCA. Nous n’avons pas de considération pour le travail de tout un chacun. Chacun doit respecter le travail de l’autre et c’est comme cela que l’Etat avec son autorité encadre tous ses fils et filles du pays et en cela chaque famille croît et le pays tout entier se développe.
Avec tout ce que nous avons connu, tant que nous ne nous levons pas, tant que nous ne nous unissons pas et nous ne nous respectons pas dans nos diversités quelles qu’elles soient, nous ne pourrons pas avancer. Aimons et considérons le travail de l’autre. Les artistes, c’est leur domaine, c’est leur travail qui contribue aussi à faire croître le pays. Encourageons-nous mutuellement. Aimons ce que les artistes font. C’est mon appel ! Je vous remercie.

C’est moi qui vous remercie

Propos recueillis par Lydie NZENGOU KOUMAT-GUERET          

Mon cri

par Oumarou Magba | Le grand Stylise de Mode Centrafricain