Baba Mahamat est jeune, dynamique et a véritablement « la tête sur les épaules ». Il sait où il va et s’en donne tous les moyens. Comme bon nombre de jeunes Centrafricains, il n’est pas aisé de se faire une place « au soleil » en RCA. Ils ont été les principales victimes des crises à répétitions du pays. Laissés pour compte, ils appartiennent à « the next generation », la génération future, celle qui a toutes les caméras du monde braquées sur elle et où toutes les stratégies et politiques sont mises en œuvre pour lui assurer cette « place au soleil ». Décennies sur décennies, les politiques se succèdent en Centrafrique mais il est difficile de voir ou même d’apercevoir les lignes « next generation » bougées. Cela c’est pour Bangui la capitale, et combien de fois à l’intérieur du pays ? La prise de conscience est-elle réelle en RCA sur le devenir de cette population qui est estimée à plus de 60% de la population ?
Nous abordons avec M. Baba Mahamat quelques points saillants de sa condition de jeune Centrafricain travaillant en province.

Bonjour Monsieur Baba Mahamat, pouvez-vous vous présenter pour nos lecteurs?
Je suis Baba Mahamat, titulaire d’un Master professionnelle en Informatique. Je travaille actuellement comme Chef de Projet à Kaga-Bandoro depuis un an et demi. Jusqu’à l’année dernière, j’étais enseignant vacataire à l’université de Bangui, fonction que j’ai exercée depuis 2010. Parallèlement, je suis membre fondateur de l’Association des Blogueurs Centrafricains (ABCA), association créée en 2017 et contributeur sur les plateformes Mondoblog (http://mondoblog.org/) depuis 2012, La Voix des Jeunes (https://www.voicesofyouth.org/fr) depuis 2014 et Entreprendrelafrique.com (http://entreprendrelafrique.com) depuis 2015. Depuis 2017, j’exerce également comme point focal en RCA, du RECOJAC (Réseau Eau et Climat des Organisations de Jeunes de l’Afrique Centrale).

Parlez-nous un peu de la vie à Kaga-Bandoro ? Pouvons-nous dire aujourd’hui que le vivre ensemble est une réalité?
Contrairement à d’autres régions, à Kaga-Bandoro les communautés vivent en harmonie. Dans un passé récent, on déplorait le fait qu’à la moindre occasion, la connotation religieuse était brandie lorsqu’un membre d’une communauté était victime et les membres de l’autre communauté étaient pris à parti. Mais cette situation s’est améliorée grâce à l’implication des autorités ainsi que des leaders communautaires. Si à Kaga-Bandoro la situation se calme progressivement, surtout depuis la signature de l’Accord de Paix et de Réconciliation du 6 février 2019, dans les zones périphériques, la situation reste déplorable.
Cependant, il faut noter que des actions sont menées par les autorités appuyées par la Minusca ainsi que les acteurs humanitaires à travers des rencontres, sensibilisations et formations. La situation reste sous contrôle même si tout ne se fait pas à la vitesse que nous souhaitons. Il faut aussi dire que Kaga-Bandoro reste une région durement touchée parce que la crise sécuritaire a commencé bien avant 2012. Il est important que des efforts soient consentis aussi bien par les différents acteurs que par la population pour que la paix revienne.

Vous êtes le plus souvent à l’extérieur de la capitale Bangui, comment est-ce de vivre et de travailler en province?
Merci pour cette question pertinente. Je pense que même si avant que je ne m’installe en province dans le cadre de mon emploi, j’avais l’opportunité de visiter certaines localités, notamment Bangassou, Bambari, Mongoumba, Kaga-Bandoro… pour ne citer que celles-là. Cela a été difficile de m’adapter à mon arrivée à Kaga-Bandoro. Et comme un adage dit, que «face à une situation, l’homme doit s’adapter», alors je me suis adapté. J’avoue que venir travailler en province a été un déclic. J’avais envie de vivre l’expérience de la situation que traversent nos compatriotes qui manquent souvent de tout et qui parfois n’ont rien à se mettre sous la dent pendant des jours. Mon ami, plus que frère, Cédric Ouanekpone, a été également un personnage clef et inspirant dans ma décision de travailler en province, à cause de son expérience de Ndele qu’il a eu l’honneur de partager avec moi. Très belle expérience dans la mesure où l’on se remet en cause en se questionnant sur là où nous pourrions être le plus utile, expérience enrichissante que je souhaite aux autres compatriotes vivant à Bangui ou à l’extérieur de se l’approprier parce que la RCA ne se limite pas à Bangui.

Qu’apporterait la décentralisation aux conditions de vie des populations ?
Je pense à mon humble avis que la décentralisation aiderait nos compatriotes vivant en province à ne pas se sentir oubliés par les autorités centrales. Ce que ressentent certains Centrafricains de provinces, c’est que leurs besoins ne soient pas pris en compte. Je donne juste l’exemple des derniers recrutements dans les Forces Armées Centrafricaines (FACA) et les Forces de Sécurité Intérieure (Gendarmerie et Police) où les candidats vivant dans l’arrière-pays doivent se déplacer pour se procurer certaines pièces du dossier à fournir. Et nul n’ignore les difficultés qu’ils ont rencontrées d’abord pour leur déplacement et aussi pour l’obtention des pièces sollicitées une fois à Bangui. Il est important que les autorités travaillent à faire décentraliser les services pour éviter des frustrations. La décentralisation donnerait également plus de pouvoir aux services en provinces pour répondre efficacement aux problèmes des citoyens.

Vous êtes un jeune Centrafricain musulman. Quelles sont vos réalités quotidiennes. Qu’est-ce qui devrait changer pour que tout aille bien et mieux pour vous et les jeunes de confession musulmane?
Même si je suis un jeune musulman, je préfère toujours dire que je suis un jeune Centrafricain. Ce qui nous lie tous en tant que jeunes, peu importe notre obédience, c’est la patrie et les valeurs qui symbolisent cette appartenance. Nous venons d’horizons différents, nous n’avons pas tous la même religion mais nous avons quelque chose en commun, l’amour de notre pays, la RCA. Pour moi, la diversité est une richesse et la différence, une valeur. Ensemble et différents, on peut apprendre à être plus forts si chacun respectait la culture et la différence de l’autre.
La jeunesse centrafricaine a été la couche sociale la plus touchée ces dernières décennies. On le voit dans le nombre de personnes qui sont victimes et aussi ceux qui ont besoin d’aide depuis quelques années. Je pense qu’il manque à cette jeunesse l’unité. Parvenir à comprendre que nous devons être unis parce que la diversité est une force aiderait cette jeunesse à se relever. Nous avons tous les mêmes défis, la pauvreté, le problème d’emploi ou d’opportunités socioprofessionnelles, le manque de formation de qualité, la manipulation à des fins néfastes… Mais au-delà de cet aspect des choses, il faut reconnaitre que nous manquons de repères ou de modèles. Nous sommes toujours à la quête du gain facile alors que nous avons toujours appris que ce sont les efforts que nous essayons de fournir chaque jour, avec notre motivation et de la rigueur qui conduisent à une glorieuse réussite. Et la réussite pour moi, ce n’est pas nécessairement occupé une haute fonction de bureaucratie tel que, Chef de Bureau, ou Directeur ou Ministre. La réussite pour moi, c’est parvenir à faire ce qui peut nous aider et aider les autres, tout en évoluant. Cela peut se faire dans le domaine de commerce, de l’entreprenariat, de l’agriculture… Nous avons eu à un moment donné, un département en charge de l’Entreprenariat. Les autorités auraient dû investir davantage pour faire changer la donne. Il faut envisager de renforcer le cadre institutionnel de la formation professionnelle. Aujourd’hui, la jeunesse n’a pas besoin forcement d’aller à l’université et étudier pendant de longues années d’étude pour en ressortir chômeur. La jeunesse a besoin de formations qualifiantes et d’insertion socioprofessionnelle. Certains pays l’ont compris et ils sont entrain de renverser la courbe du chômage.

Vous êtes réputés être sage et avoir une belle philosophie de vie. Que devrions-nous faire collectivement et individuellement en Centrafrique pour que la RCA redevienne ce qu’elle était avant toutes ces nombreuses crises politico-sociales?
Sage. Rires. C’est un compliment qui touche ma modeste personne. Mais, je suis quelqu’un d’optimiste. Et je dois cet optimisme à mon éducation et aux valeurs que m’ont transmis dès le bas-âge mes feux-parents. Ils sont partis tôt, très tôt, mais je me suis toujours efforcé de garder des souvenirs indélébiles des vertus qu’ils m’ont léguées. Une manière d’honorer leur mémoire.
Notre pays a été durement touché avec la dernière crise et le plus difficile à faire accepter, c’est de reconnaitre notre responsabilité collective dans cet imbroglio que nous vivons aujourd’hui. Je ne vais pas répéter ici tout le mal que nous avons fait, individuellement ou collectivement à notre pays. J’ai suivi avec beaucoup d’intérêt, des débats, et même s’ils sont souvent passionnants, parfois ils manquent de substances. Cette crise a détruit notre manière de vivre et a mis en lumière nos limites. Il est temps que nous nous relevons. Nous avons encore la possibilité de faire inverser les tendances et de faire mieux. Pour cela, il nous faut une prise de conscience collective. Il nous faut faire un état de lieu, individuellement et collectivement de la situation, de notre responsabilité et de ce que nous pouvons faire pour que notre pays chemine sur la route de relèvement. La cupidité ne nous aidera pas. Par exemple les discours haineux proliférés par certains compatriotes ne vont pas résoudre pour nous, la crise. La guerre n’est pas une solution. La division n’est pas aussi une option. Au lieu de nous diviser, unissions-nous. Au lieu de nous battre, dialoguons. Au lieu de nous haïr, aimons-nous car chacun a quelque chose à apporter pour rebâtir ce pays qui nous est très cher. Nous devons plutôt choisir le chemin de la réconciliation et de l’unité. Nous devons nous engager dans la direction où l’intérêt général doit être partagé par tous et est au centre de nos préoccupations. Et pour cela, il faut que tout le monde s’implique, sans exception et à tous les niveaux.

Comment voyez-vous l’avenir de la jeunesse en Centrafrique?
Je ne cesse de le répéter: être jeune est une chance que nous devons saisir pour nous démarquer des autres. Les jeunes ont une force incroyable qu’ils oublient le plus souvent. Ils peuvent changer beaucoup de choses s’ils sont mobilisés, parce qu’ils ont de l’énergie. Nous avons beaucoup d’énergie et de potentialité. Il nous faut y mettre un peu de volonté et nous pouvons faire changer le visage de notre société. Nous devons être unis afin d’être plus forts Nous représentons la plus grande tranche d’âge et nous devons être force de propositions. Nous devons prendre notre avenir en main en poussant nos ainés à nous donner notre place. Si nous ne le faisons pas, personne ne le fera à notre place. Alors, je crois à l’ avenir de la jeunesse centrafricaine car j’ai vu qu’il y a une prise de conscience qui fait changer la donne. Nous devons nous impliquer à différents niveaux, pas seulement en politique mais dans l’entreprenariat, l’innovation, l’agriculture… comme les autres jeunes d’ailleurs, parce que nous ne sommes pas différents d’eux. C’est le moment aussi de souhaiter à cette jeunesse centrafricaine de saisir la journée du 12 qui représente la Journée Internationale de la Jeunesse pour réfléchir murement à sa situation, se remettre en cause et poser les bonnes questions sur son émancipation. Nous sommes jeunes alors nous devons être l’émanation du changement.

Comment analysez-vous les principales actualités politiques du moment?
Même si je ne fais pas de la politique, en tant que citoyen, je suis de très près la situation politique de notre pays. Pour moi, la politique doit être l’art de trouver des voies et moyens pour résoudre les problèmes de la société. Je pense que nous avons un paysage politique très complexe avec des situations qui changent à tout moment. Je souhaite que les hommes politiques s’impliquent à ce que la crise que notre pays connait soit durablement enrayée. Nous avons tous à y gagner lorsque nous vivons dans la quiétude.

Vous êtes plein d’espoir, en avez-vous pour l’avenir du pays.
L’espoir est la seule chose qui nous reste lorsque nous avons tout perdu. Nous pouvons perdre des biens, des êtres chers, notre dignité mais ne perdons jamais notre espoir. Si je n’avais pas d’espoir pour ce pays, je ne serai pas entrain d’aider à son relèvement. Et je pense qu’il est légitime de lancer un appel à nos compatriotes que le moment est venu pour que nous contribuons tous à refonder cette nation car l’espoir doit être nourri par des actions. Et c’est à travers nos actions que la paix et le développement ne seront pas de vains mots.

Un dernier mot ?
Oui. Je voudrais finir cette entrevue sur une note positive. Nous avons tous intérêt que la paix revienne dans notre tendre pays. Même s’il est difficile de nous remettre de cette crise, nous devons apprendre à panser nos blessures et à apprendre de cette tragédie. Les leçons apprises doivent nous permettre de changer notre mode de vie, transformer de manière radicale notre façon de nous comporter. Certains penseront que la meilleure manière, c’est de quitter le pays, mais je pense que face à un obstacle, l’idéal est de rechercher la manière de le contourner plutôt que de jeter l’éponge car c’est plus facile de capituler que de se battre pour quelque chose que l’on aime réellement. Alors, retroussons nos manches, unissions-nous et continuons de nous battre pour ce pays qui nous a vu naitre et grandir car il nous a beaucoup offert.

Je vous remercie
C’est à moi de vous remercier pour cette tribune que vous m’offrez pour parler à cœur ouvert. Je vous en suis infiniment reconnaissant. Je voudrais aussi vous encourager dans votre quête de donner la parole aux jeunes comme moi, pour dire ce que nous avons dans le cœur. Cela aura pour mérites de prendre en compte les attentes de la jeunesse centrafricaine. Je vous remercie.

Propos recueillis par Lydie NZENGOU KOUMAT-GUERET