Édouard Philippe et Marlène Schiappa, le 25 novembre 2019. Stephane De Sakutin, Pool vía Reuters
Texte par : Aude MAZOUE
Publié le : 09/12/2019 – 23:00 Modifié le : 09/12/2019 – 23:00

Jean-Paul Delevoye, le haut-commissaire aux Retraites, l’a dit et répété : les femmes sont les « grandes gagnantes » de la réforme des retraites qu’il défend actuellement. Mais des doutes subsistent dans les rangs de collectifs féministes.

Les femmes sont les « grandes gagnantes » de la réforme des retraites de l’exécutif, foi de haut-commissaire aux Retraites, Jean-Paul Delevoye, s’y engage. « Nous allons déjà faire en sorte que ce nouveau système soit plus redistributif et réduise les inégalités entre les pensions des hommes et des femmes », affirmait-il en mars dernier. Mais certains en doutent. Une tribune publiée lundi 9 décembre par le collectif « Nos retraites » sur le site Mediapart affirme pourtant le contraire.

Chacun s’accorde cependant sur un point : l’actuel système de retraite pénalise les femmes. Et plus particulièrement les mères de famille qui travaillent plus longtemps pour compenser des carrières interrompues par des grossesses, des congés parentaux, des temps partiels, des périodes de chômage. Alors que le taux d’activité des hommes augmente avec l’arrivée du premier enfant, celui des femmes baisse, et plus encore à partir du troisième enfant. Conséquence logique, en 2018, l’âge moyen de départ à la retraite a été de 62,4 ans pour les hommes contre 63 ans pour les femmes.

« Les femmes ne seront pas épargnées »

Les montants des pensions perçues par les femmes sont en outre bien en-deçà de celles des hommes. Les faibles retraites des femmes sont le reflet des inégalités professionnelles qui perdurent entre les hommes et les femmes durant leur carrière professionnelle. Actuellement, une femme touche en moyenne 1 123 € de pension mensuelle brute, hors réversion, contre 1 933 € pour un homme.

Face à ce constat, en quoi le nouveau système de retraite porté par le gouvernement va-t-il avantager les femmes, comme le martèle l’exécutif ? Dans ses allégations, le gouvernement met surtout en avant les 25 % de femmes « obligées de travailler jusqu’à l’âge du taux plein » pour éviter la décote, c’est-à-dire à 67 ans. Effectivement, celles-ci pourront partir avec une retraite à taux plein dès 64 ans avec le nouveau calcul.

Mais pour les 75 % restantes, rien d’enthousiasmant à l’horizon, déplore Agathe, porte-parole du collectif « Nos retraites ». « Tout le monde va être perdant avec cette nouvelle réforme, estime la militante féministe contactée par France 24. Et les femmes ne seront pas épargnées. Remettre à plat le système des retraites aurait pourtant pu être l’occasion de corriger les inégalités de salaires entre les hommes et les femmes. Mais avec ces nouvelles règles, au contraire, ce sont les femmes qui vont être les grandes perdantes. »

Les veuves et les divorcées en question

À commencer par les veuves. Dans un souci de simplification, le gouvernement entend remplacer les 13 règles actuellement en vigueur concernant les pensions de réversion par un « dispositif unique ». Le bénéficiaire ne touchera plus une part fixe de la pension de l’époux ou de l’épouse décédé(e). Le nouveau système s’inscrit dans un principe de pot commun où chacun percevra 70 % du niveau de retraite du ménage. Problème, il faudra attendre plus longtemps pour la percevoir. Car l’âge d’ouverture du droit passerait à 62 ans contre 55 ans aujourd’hui au régime général, et aucun seuil d’âge pour la fonction publique. Or, 90 % de ses bénéficiaires sont des femmes. « Des années supplémentaires de précarité pour les femmes », tempête la responsable associative.

Autre « perdantes », les femmes divorcées, insiste-t-on au sein du collectif « Nos retraites ». Toujours dans le cadre des pensions de réversion, ce droit actuellement acquis pour les personnes divorcées ou remariées disparaîtrait avec le nouveau calcul pour les personnes mariées après la réforme. « Une disposition qui remet en cause l’indépendance financière des femmes, contraintes de rester avec leur conjoint pour ne pas sombrer dans la précarité », explique Agathe.

Les mères de famille pénalisées

Mais les plus grandes perdantes de la réforme restent les mères de famille, si l’on en croit les calculs de Bruno Chrétien de l’Institut de la protection sociale (IPS), un laboratoire d’idées réfractaire à la nouvelle réforme.

Pour favoriser les femmes, le nouveau dispositif prévoit pourtant une majoration des droits à la retraite de 5 % par enfant et dès le premier enfant, contre 10 % actuellement pour les pères et mères de trois enfants et plus. Cette majoration pourra être partagée entre les deux parents et sera par défaut attribuée à la mère.

Selon l’IPS, cette réforme censée être avantageuse, notamment pour les mères seules, se traduirait au contraire par un important manque à gagner pour les couples avec un ou plusieurs enfants. En effet, cette bonification se substituera aux trimestres gratuits attribués aux mères (huit par enfant dans le privé, deux ou quatre dans le public), qui permettent d’augmenter les pensions ou de partir plus tôt. D’après les calculs de l’IPS, un couple ayant cotisé un salaire global de 35 000 € par an durant 162 trimestres chacun accuserait une perte de 10 624 € par an, soit plus de 20 % du revenu amputé.

« Des simulations incomplètes et qui ne prennent pas en compte les dispositifs de solidarité dans le système universel de retraite », s’est défendu Jean-Paul Delevoye devant les données avancées par l’IPS, évoquant « un argumentaire partiel et volontairement à charge ».

« Évidemment, il n’y aura pas que des gagnants dans le nouveau dispositif », s’est-on empressé d’ajouter dans l’entourage du haut-commissaire, faisant allusion au manque à gagner des mère de famille de plus de trois enfants. « Mais nous avons décidé de prendre l’ensemble de l’argent consacré aux droits familiaux et de le redistribuer à enveloppe constante. » Sauf que nul ne sait comment cette enveloppe sera redistribuée. « Nous craignons que cette enveloppe devienne une variable d’ajustement qui disparaisse en période de vache maigre », regrette encore Agathe.

Quant à la revalorisation du minimum de retraite à 85 % du Smic net, d’environ 1 000 euros, Jean-Paul Delevoye affirme que les femmes en seront aussi « les premières bénéficiaires ». À une condition près : il faudra avoir une carrière complète, soit avoir cotisé 43 ans pour la génération née en 1973. Pas de quoi rassurer les femmes pour l’heure. Édouard Philippe devra pourtant s’y employer mercredi, lorsqu’il dévoilera « l’intégralité du projet du gouvernement ».