Carrie Lam a été installé à la tête de l’exécutif hongkongais en 2017 avec l’aval du président chinois Xi Jinping Bobby Yip, Reuters
Texte par : Sébastian SEIBT
Première publication : 19/06/2019 – 15:12 Dernière modification : 19/06/2019 – 16:23 France 24

La suspension du projet de loi hongkongais sur l’extradition est le premier échec majeur pour le président chinois Xi Jinping. Cette crise montre les limites d’un président qui est souvent présenté, à tort, comme tout-puissant.

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Il se rend en Corée du Nord, fête son anniversaire au Tadjikistan avec le président russe Vladimir Poutine et prépare sa rencontre avec son homologue américain Donald Trump lors du prochain sommet du G20 au Japon. Le président chinois Xi Jinping est diplomatiquement omniprésent… mais totalement absent du tableau de la crise hongkongaise.

La suspension, dimanche 16 juin, du projet de loi controversé sur l’extradition vers la Chine représente pourtant le premier échec politique majeur du maître de Pékin depuis son accession au pouvoir en 2012. Son silence sur cette question apparaît d’autant plus étonnant que Xi Jinping est réputé “être quelqu’un qui n’est pas enclin à faire des concessions ou à reculer”, souligne Jean-Pierre Cabestan, professeur à la Hong Kong Baptist University et auteur de “Demain la Chine, démocratie ou dictature” (Éd. Gallimard, 2018), contacté par France 24.

En pleine préparation des 70 ans du régime

Cette crise démontre les limites du pouvoir de Xi Jinping. Le président chinois “a une marge de manœuvre très étroite à Hong Kong. Il ne peut pas prendre le contrôle directement du territoire, ce qui aurait un coût politique trop important”, résume Jean-Pierre Cabestan. Pour ce spécialiste, sa seule option “était une prise de distance tactique” avec les événements, pour donner l’impression d’être étranger à la crise. Le régime chinois est, en fait, en train d’ériger un filet de sécurité autour du dirigeant “laissant Carrie Lam [cheffe de l’exécutif hongkongais, NDLR] en première ligne”, estime le politologue.

La crise hongkongaise pouvait difficilement tomber à un pire moment pour Xi Jinping. “Cette année marque le trentième anniversaire des manifestations de Tienanmen, le 20e anniversaire du début de la persécution du culte de Falun Gong et en octobre, Pékin va débuter les célébrations des 70 ans de la fondation de la république populaire de Chine. Xi Jinping veut vraiment éviter le moindre trouble pour préserver les apparences d’une humeur festive dans tout le pays”, explique à France 24 Mareike Ohlberg, spécialiste de la Chine et de Hong Kong au Mercator Institute for Chinese Studies (Merics).

Or, des manifestations réunissant des millions de Hongkongais défiant l’autorité de Carrie Lam, la protégée de Pékin qui dirige le territoire semi-autonome, ne donnent pas l’impression d’un président chinois qui navigue en eaux calmes.

Xi Jinping, le président pas si “omnipotent”

Du moins, c’est l’image qui s’en dégage à l’international. La principale conséquence pour Xi Jinping est que l’échec de faire adopter la loi sur l’extradition a écorné “ce portrait d’un dirigeant omnipotent qui s’était imposé à l’international”, affirme Mareike Ohlberg. Les Américains ont d’ailleurs sauté sur l’occasion d’exploiter cette faiblesse. Donald Trump a assuré que la situation à Hong Kong sera à l’ordre du jour de son entrevue avec Xi Jinping lors du prochain sommet du G20, fin juin. Le ministre américain des Affaires étrangères, Mike Pompeo a, quant à lui, exprimé “son soutien aux valeurs démocratiques et à la protection des libertés fondamentales qui sont garanties par les lois hongkongaises”.

En revanche, il est beaucoup moins évident que cette crise affecte l’autorité dont jouit Xi Jinping à l’intérieur des frontières chinoises. D’abord parce que la censure chinoise maintient l’opinion publique dans l’ignorance de la réalité du terrain à Hong Kong. Ensuite, parce qu’il est difficile de savoir s’il existe encore une opposition interne capable de récupérer la crise actuelle pour contester le président chinois. “Sa décision de changer la Constitution [en mars 2018, NDLR] pour étendre son mandat et sa manière de mener le conflit commercial avec les États-Unis ont suscité des critiques, mais on ne sait absolument pas si des membres du parti peuvent s’en servir pour contester son autorité”, explique Jean-Pierre Cabestan. D’abord, parce que Xi Jinping “dispose avec sa campagne de lutte contre la corruption, d’un outil très efficace pour cibler des opposants politiques”, rappelle Mareike Ohlberg. Ensuite, parce que la propagande chinoise a rapidement réécrit le scénario de la crise hongkongaise en affirmant que des “forces étrangères” étaient à l’œuvre sur place. Ainsi, “ce n’est pas un moment opportun pour des opposants de faire entendre leur voix car ils seraient aussitôt accusés de sentiment antichinois”, note Jean-Pierre Cabestan.

Le vrai test pour Xi Jinping aura probablement lieu à Taïwan, où doivent se dérouler des élections en janvier 2020. Depuis les élections locales de 2018 dans ce territoire que le président chinois aimerait formellement intégrer à la Chine, “des candidats plus favorables à un rapprochement avec Pékin semblaient avoir gagné du terrain, mais la crise de Hong Kong pourrait changer cette dynamique”, estime Mareike Ohlberg. Pour elle, la contestation hongkongaise dépeint sous un jour très défavorable la formule d’”un pays, deux régimes” en vigueur à Hong Kong et qui était pour les partisans d’un rapprochement avec la Chine un des modèles possibles pour Taïwan.