M. Firmin Ngrebada, Premier Ministre centrafricain, Présidence de la République                                                                                          Par Charlotte Cosset

Alors directeur de cabinet du président élu en 2016 Faustin Archange Touadéra, Firmin Ngrebada a été son représentant lors des négociations (25 janvier-2 février 2019) au Soudan à Khartoum qui ont abouti à la signature d’un accord de paix à Bangui entre le gouvernement et 14 groupes armés. Il a ensuite été nommé Premier ministre d’un premier gouvernement qui n’a pas tenu car considéré comme insuffisamment inclusif. A l’issue de négociations ont eu lieu à Addis-Abeba, un second gouvernement a été désigné avec toujours Firmin Ngrebada à sa tête. Aujourd’hui, il revient sur ce processus et sur la situation politique du pays.

RFI : Vous êtes le Premier ministre issu de l’accord de paix, mais aussi l’artisan de cet accord. Qu’est-ce qui fait la réussite de cet accord ?

Firmin Ngrebada : Je vais vous dire tout de suite qu’elle tient à plusieurs facteurs. À l’origine, il y a d’abord la vision politique du président de la République qui, depuis son accession à la magistrature suprême de l’État, pratique résolument, inlassablement et humblement, la politique de la main tendue envers nos frères des ex-groupes armés. Et le chef de l’État, fidèle à cette politique, a su mobiliser, convaincre les forces vives de la nation et tous les acteurs du conflit sur l’idée que seul le dialogue pouvait mener le pays à la paix et à la réconciliation. Ensuite, il y a aussi la volonté des leaders des groupes armés d’aller à la paix et à la réconciliation. La réalité est que, tout le monde est aujourd’hui fatigué de la guerre dans le pays. Enfin, il faut mentionner et saluer, ici, le travail remarquable, accompli par l’Union africaine.

Beaucoup dénoncent le fait que les groupes armés rompent régulièrement l’accord. Il y a encore des violences en province. Beaucoup dénoncent le fait que le gouvernement reste relativement silencieux sur cette question. Quel est votre point de vue ?

Dans l’accord qui a été signé, nous avons prévu un nombre de mécanismes de sanctions en cas d’inobservation des dispositions de l’accord. Notre silence, c’est parce que nous voulons que l’on marche par rapport aux procédures que nous-mêmes avons prédéfinies. Donc, ce qui est observé et critiqué, nous n’avons pas manqué de la signaler à l’Union africaine, pour que ces quelques manquements soient traités dans le cadre des procédures fixées par l’accord.

Quel a été le rôle de la Russie dans ces négociations ? Est-ce que c’est elle qui a convaincu le Soudan de rallier votre cause et d’appuyer cet effort ?

Quand votre maison brûle, toute assistance, d’où qu’elle vienne, est la bienvenue pour éteindre le feu. La conclusion de cet accord de paix n’a été possible qu’avec l’implication multiforme et massive de la communauté internationale. La Russie n’a pas eu d’initiative parallèle. C’est plutôt une aide supplémentaire qui s’est révélée fort précieuse et déterminante, pour fixer le lieu des pourparlers. C’est-à-dire Khartoum.

Omar el-Béchir était plus ou moins le parrain de cet accord. Son départ ne risque-t-il pas de le fragiliser ?

Je vais tout de suite vous dire non. Je n’ai aucune raison de le penser. Le Soudan étant un État, j’ose croire et à bon droit, que le successeur du président Béchir agira indubitablement dans le respect des engagements internationaux de ce pays frère. Je tiens ici à affirmer la volonté de notre pays à maintenir, voire intensifier nos relations avec ce pays frère qu’est le Soudan.

Un premier gouvernement est né après la signature de Khartoum. Il y a eu de nombreuses critiques. Il a fallu retourner à Addis-Abeba pour renégocier. Pourquoi ce contretemps et où en est-on aujourd’hui ? Est-ce que tout va bien ?

Addis-Abeba était une consultation pour aplanir les divergences nées des premières mesures d’application de l’accord de paix, notamment en ce qui concerne la question de l’inclusivité du gouvernement. Aujourd’hui, nous avons donc un gouvernement réellement inclusif, composé entre autres des représentants de dix ex-groupes armés. Par ailleurs, les organes de suivi de cet accord ont été créés. Le président de la République et le gouvernement appliquent de bonne foi l’accord qui a été signé. En dépit des pesanteurs et incompréhensions apparentes relevées au départ, comme tout début, nous sommes en train d’avancer et c’est ce que le peuple souhaitait. Je peux vous dire qu’aujourd’hui 38 ministres sur les 39 ont pris fonction. Il ne reste qu’Abdoulaye Miskine, pour des raisons qui lui sont encore propres. Mais nous espérons que notre compatriote Abdoulaye Miskine entendra raison et que, dans les jours à venir, nous trouverons une solution. Pour revenir à votre question principale, tous les ministres ont effectivement pris fonction. Ils travaillent aujourd’hui et font avancer les dossiers techniques de leurs départements respectifs. Un bon climat règne au sein du gouvernement et j’y tiens fermement.

Nous avons vu que vous vouliez, dans votre politique, réunir un maximum de soutien autour de vous – des partenaires -, et parmi eux la Russie et la France. Est-ce que l’on peut dire que vous avez réussi à trouver un équilibre entre ces deux partenariats qui semblent déplaire autant à l’un qu’à l’autre ?

On essaie de faire croire à une sorte de guerre froide qui existerait entre la Russie et la France. Loin s’en faut ! Le président de la République n’a de cesse de dire qu’il y a de la place pour tout le monde en République centrafricaine. Et nous avons une coopération très agissante avec ces deux pays, que ce soit dans le cadre bilatéral ou multilatéral. Si en plus des partenaires traditionnels nous pouvons diversifier nos relations diplomatiques avec la Russie et d’autres pays, c’est une chance pour le peuple centrafricain. Le président Touadéra privilégie l’addition, la multiplication et non la soustraction. Vous savez qu’il est mathématicien. Donc la présence de la Russie c’est l’addition, mais pas la soustraction de la France. Il nous faut donc ne pas chercher à les opposer. Nous avons besoin de ces pays. Chacun d’eux est le bienvenu en République centrafricaine et y a toute sa place.

La société civile et l’opposition dénoncent un tour de vis sécuritaire ou autoritaire ici, à Bangui. Quelle est votre réaction en tant que chef du gouvernement ?

Vous savez, le chef de l’État a pris l’engagement de rebâtir un État de droit. Aujourd’hui, il y a le libre exercice des libertés. Tout ce qui est liberté publique, en termes de liberté d’opinion, la liberté de presse. Mais, pour autant, l’État a l’obligation d’encadrer l’exercice de ces libertés. Nous avons été longtemps en transition. Les gens ont perdu le sens de la discipline. Mais à partir du moment où nous avons tous pris l’engagement de reconstruire ce pays, je pense que les agissements des uns et des autres doivent être encadrés par l’État. Donc l’exercice des libertés doit se faire dans le cadre des lois en vigueur et c’est ce sur quoi nous devons veiller.

La campagne électorale est, de manière non officielle, déjà lancée, on le voit sur le terrain. N’avez-vous pas peur que cela ne vienne parasiter votre travail ou en tout cas votre action politique ?

Tout le monde sait que nous irons aux élections générales d’ici décembre 2020. Il est normal que les futurs candidats soient déjà, disons-le, en précampagne. Même s’ils le font contrairement à la loi. Mais, de par ma fonction, je resterai concentré uniquement sur l’action gouvernementale.