+Le ciel est rouge à Mallacoota, dans l’État de Victoria en Australie, en raison des violents incendies qui ravagent le pays. Réseaux sociaux, via Reuters
Texte par : Ségolène ALLEMANDOU
Publié le : 10/01/2020 – 11:45 Modifié le : 10/01/2020 – 11:45

Indéfectible soutien de l’industrie du charbon depuis plus de vingt ans, le gouvernement australien est un adversaire farouche de la théorie du changement climatique. Mais les gigantesques incendies qui dévastent le pays depuis septembre remettent en cause cette position et pourraient marquer un tournant en matière de politique environnementale.

Des milliers de familles réfugiées sur les plages, plus d’un tiers des koalas tués par les flammes et des nuages de fumée qui envahissent les villes. Ces scènes apocalyptiques illustrent l’enfer que vivent les Australiens depuis le mois de septembre. « Nous sommes dans une situation de guerre », commentait cette semaine David Bowman, professeur à l’université de Tasmanie, en Australie, et spécialiste des feux de forêt. « Ce n’est pas un feu de brousse mais une bombe atomique », réagissait de son côté Andrew Constance, le ministre des Transports de la Nouvelle-Galles du Sud – où se trouve la ville de Sydney – pour décrire les cumulus de fumée qui, selon les scientifiques, peuvent déclencher de nouveaux brasiers et provoquer des orages.

Si les Australiens sont habitués à la saison des incendies, la catastrophe naturelle à laquelle ils font face actuellement est sans précédent : « Contrairement à d’habitude, les feux ne sont pas circonscrits à un seul État, mais s’étendent de la Nouvelle-Galles du Sud, au Victoria et au Queensland, explique David Camroux, chercheur australien associé à Science-Po CERI, interrogé par France 24. Ils s’inscrivent aussi dans la durée, car les pluies ne sont pas prévues avant mars ou avril ».

Au-delà des flammes, des millions de personnes subissent aussi l’air toxique qui enfume les principales villes du pays, notamment à Canberra avec une pollution de l’air quinze fois supérieure à la limite des 50 µg/m³ [la quantité de particules fines présente dans l’air] recommandée par l’OMS. « C’est du jamais vu », insiste le chercheur australien.

« Scomo dehors »

Mais face à ce brasier à ciel ouvert, le gouvernement australien, réputé pour son climato-scepticisme, brille par son absence, estime le politologue David Camroux. « Le Premier ministre Scott Morrison a multiplié les erreurs sur la gestion de cette crise nationale », précise le politologue. Dès le mois d’avril, les chefs des pompiers avaient alerté sur la possibilité d’un tel drame, sans être reçus par les autorités. Durant de longues semaines, le chef du gouvernement conservateur a refusé d’admettre un lien entre le réchauffement climatique et les incendies – avant de s’y résoudre à la mi-décembre. « Tout cela a suscité la colère des Australiens », poursuit le chercheur. Les plus vives critiques à son égard concernent ses vacances en famille sur les plages d’Honolulu, au moment même où deux pompiers australiens étaient tués par les flammes.

Début janvier, Scott Morrisson a fini par se rendre sur le terrain. Mais lors de sa visite sur l’île Kangourou, dévastée par les flammes, il s’est félicité devant la presse de n’avoir « aucune victime à déplorer ». “Deux personnes sont mortes”, a rectifié tout de go une personne autour de lui. Nouveau malaise.

Pour rectifier le tir, « Scomo » – comme le surnomment les médias – a déployé des réservistes et des militaires pour soutenir les soldats du feu, puis débloqué des sommes records (1,11 milliards d’euros) pour venir en aide aux sinistrés. « Il a fait trop peu, trop tard », note David Camroux qui relève « son manque de leadership » dans cette crise. Sa réponse aux incendies, qui a fait 27 morts, a été qualifiée de « négligence criminelle » par plusieurs organisations environnementales qui ont appelé à manifester vendredi, derrière le slogan « Scomo dehors », pour exiger sa démission.

Le plus grand pollueur au monde

Le gouvernement de Scott Morrison n’est pas le premier à avoir ignoré le réchauffement climatique. « Les gouvernements conservateurs qui se sont succédés depuis 1996 se sont battus pour renverser les accords internationaux sur le changement climatique au nom de la défense de l’industrie fossile nationale », dénonce l’écrivain australien Richard Flanagan dans une tribune publiée la semaine dernière dans le New York Times intitulée « L’Australie commet un suicide climatique ». Cette tendance climato-sceptique a été largement renforcée par les médias australiens, qui lui ont donné un large écho, souligne de son côté The Guardian dans un édito sur « le déni du désastre climatique ».

Résultat : le pays, qui compte 25 millions d’habitants, produit 1,3 % des émissions de gaz à effet de serre mondiales, reste le plus grand pollueur au monde par tête d’habitants. L’île-continent figure au 56e rang (sur 61) du classement de Climate Change performance 2020, qui qualifie le gouvernement de Scott Morrison de « puissance régressive ».

Mais l’Australie, dotée du plus grand récif coralien au monde avec la Grande Barrière de Corail, pourrait faire face à une prise de conscience climatique. À en croire l’institut de sondage australien Lowe, la population est de plus en plus sensible à la question écologique. En mai 2019, avant même le début des incendies, 68 % des Australiens estimaient que le réchauffement climatique constituait la principale menace aux « intérêts » du pays, soit 6 % de plus qu’en 2018. Pour la première fois, cette thématique éclipsait le terrorisme international (61 %) et le programme nucléaire nord-coréen (60 %).

Toujours selon l’étude, les jeunes, entre 18 et 44 ans, sont les plus mobilisés sur le sujet (75 % des personnes interrogées). Pour preuve : quand en septembre 2019, les manifestations pour le climat réunissaient 10 000 jeunes à Paris, elles en rassemblaient 100 000 à Canberra. « Comme dans de nombreux pays occidentaux, c’est devenu un enjeu générationnel », note le chercheur australien David Camroux. « Il faut s’attendre à ce que le mouvement gagne de plus en plus de terrain ».

« Il y aura un avant et un après incendie »

Pour l’heure, cette tendance ne se traduit pas dans les urnes. Les dernières élections fédérales, en avril 2019, ont donné la victoire à la Coalition, la formation de partis libéraux-conservateurs dirigée par Scott Morrison. Une victoire à l’arraché, face à un Parti Travailliste pourtant donné favori et très engagé sur les énergies renouvelables.

« Quoi qu’il en soit, il y aura un avant et un après incendie », assure David Camroux. Jusqu’à présent, les écologistes, « jugés trop ‘bobo’ « , selon le chercheur, « étaient déconnectés de la vie des vrais Australiens de la campagne », décrit-il.

Mais ces deux mondes se rapprochent petit à petit. Toute l’année, ils se sont retrouvés derrière un combat commun, celui du projet minier du groupe indien Adani dans le Queensland, largement soutenu par Scott Morrison. « Le monde agricole et les écolo de la ville ont manifesté pour dénoncer les éventuelles conséquences de l’ouverture de la mine sur la Grande Barrière de Corail », indique-t-il. « Désormais, la crise nationale causée par les incendies va encore plus les souder », conclut-il.