Huang Xia. AFP/Seyllou

Par Christophe Boisbouvier

C’est une première dans l’histoire, un Chinois est envoyé spécial de l’ONU. Huang Xia est le nouveau « Monsieur Grands Lacs » des Nations unies, et il ne tarit pas d’éloges sur le nouveau président congolais Félix Tshisekedi. Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : Vous annoncez des résultats concrets en faveur de la paix au Congo-Kinshasa d’ici la fin de l’année. Quels sont ces résultats que vous attendez ?

Huang Xia : Je pense que ces résultats concrets, c’est d’abord des actions plus concrètes dans la coopération entre les pays signataires de l’Accord-cadre [pour la paix, la sécurité et la coopération pour la RDC, signé en février 2013 à Addis-Abeba] et surtout les pays-clé de cette région. Je pense à la RDC, au Rwanda, à l’Ouganda et au Burundi. Après avoir pris mes fonctions le 1er avril dernier, j’ai déjà effectué une série de voyages dans plusieurs pays. Ce que j’ai reçu comme conclusions à l’issue de ces visites, c’est quand même un signe encourageant d’une meilleure coopération, d’une coopération plus étroite entre tous les pays de la région et surtout entre les pays-clé. Puisqu’il existe une volonté politique forte de mieux coopérer, on pourrait espérer effectivement des résultats plus concrets d’ici avant la fin de la l’année.

Vous avez en effet été reçu à Kinshasa par Félix Tshisekedi, à Kampala par Yoweri Museveni et à Kigali par les plus hauts responsables rwandais. De quoi s’agit-il concrètement, de rapatriement des combattants du M23 au Congo (ex-rebelles) et des combattants des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) au Rwanda par exemple ?

Ce sont des éléments que nous avons évoqués. Il y a des idées encore plus importantes, mais dans les échanges avec tous les interlocuteurs, tous ces interlocuteurs reconnaissent les uns comme les autres que cet envol est aujourd’hui empêché, est miné par l’insécurité dans l’est de la RDC. Donc il faut régler ce problème. J’observe de mon côté que, faute d’une présence et d’une capacité dissuasive de l’État congolais dans l’est du pays, de nombreux groupes armés locaux et étrangers prolifèrent, pullulent et surtout les groupes étrangers dont les FDLR, l’ADF [rebelles ougandais], et des groupes émergents d’origine burundaise ou ougandaise, qui utilisent la RDC comme base arrière pour leurs opérations contre leur pays d’origine. C’est là une situation qui continue d’alimenter la méfiance entre les pays de la région. Mais je dois dire, que dans ce contexte inquiétant, les démarches qu’a entreprises le président Félix Tshisekedi, au lendemain de son installation à la magistrature suprême, en vue d’un rapprochement régional méritent les félicitations et les encouragements de toute la communauté internationale. Ces démarches semblent porter déjà les premiers fruits.

Vous parlez des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), les rebelles rwandais installés au Congo-Kinshasa, l’ONU a supervisé ces derniers mois le rapatriement de plusieurs centaines d’entre eux au Rwanda. Mais ne s’agit-il pas de rapatriements forcés ? Pouvez-vous garantir que ces rapatriés, une fois arrivés au Rwanda, restent en vie et sont bien traités conformément aux conventions de Genève ?

Dans la sous-région, il y a des mécanismes existants. Je pense au pacte de la CIRGL [Conférence internationale sur la région des Grands Lacs], je pense à l’Accord-cadre [d’Addis-Abeba]. C’est à nous de travailler ensemble pour traduire en actions concrètes les dispositions de tous ces instruments pour que les conditions nécessaires soient créées. C’est avec ces conditions que nous pourrons mieux réussir dans la réalisation de ces plans DDR [désarmement, démobilisation, réintégration].

Ce qui veut dire que, pour l’instant, la sécurité de ces rapatriés n’est pas encore garantie ?

Depuis beaucoup d’années, il y a eu beaucoup de succès dans nos efforts pour pérenniser la paix et la sécurité dans la région, mais le tableau n’est pas tout rose. Beaucoup reste à faire.

Vous parlez des DDR, il y a plusieurs milliers de combattants de groupes armés du Congo Kinshasa qui se sont rendus ces dernières semaines. Le problème, c’est qu’ils ne sont pas pris en charge dans les cantonnements où ils sont regroupés. Ils ont tellement faim, ils sont tellement mal traités qu’ils repartent dans la brousse. Est-ce qu’il n’y a pas urgence à agir aujourd’hui ?

La Monusco [Mission de l’ONU en RDC] est mieux placée que moi pour répondre à votre question. S’il y a depuis des mois une évolution favorable dans la sous-région, et surtout en RDC, nous devons saluer les efforts consentis par le président Tshisekedi au lendemain de son élection. Ce sont des actions que nous devons encourager et accompagner. Tous les partenaires, à commencer par les Nations unies, sont là pour encourager et aider les autorités congolaises à mieux réussir leur travail.

Quels sont à vos yeux les signes de cette évolution favorable en RDC depuis l’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi ?

Déjà, depuis son accession à la magistrature suprême, le président Tshisekedi a tenu à effectuer des voyages dans les pays voisins pour afficher une forte volonté politique pour le rapprochement, pour une approche de coopération régionale plus étroite. Et du côté des pays où il était, c’était une réaction très favorable. Je pense aussi aux deux accords de paix signés concernant le Soudan du Sud et la Centrafrique. Donc effectivement, depuis plusieurs mois, dans cette sous-région, on voit des élans très favorables, une évolution très encourageante. En RDC, plus précisément, aujourd’hui on attend un changement et monsieur le président Tshisekedi symbolise ce changement.

L’annonce du retour de Moïse Katumbi le 20 mai à Lubumbashi, est-ce pour vous une bonne nouvelle ou pas ?

Depuis son accession à la magistrature suprême, le président Tshisekedi a fait beaucoup d’efforts pour assurer la réconciliation nationale, pour réaliser une entente politique et sociale sur toute l’étendue du territoire. Et dans ce cadre, je pense que nous devons encourager tous les efforts qu’a entrepris, entreprend et entreprendra le président Tshisekedi pour assurer une meilleure réconciliation nationale.

La brusque poussée de fièvre entre le Rwanda et l’Ouganda depuis le début de cette année, est-ce que cela vous préoccupe ?

Il y a eu effectivement, depuis quelques mois, des échos de tension diplomatique entre le Rwanda et l’Ouganda. Cependant, je relève que, jusqu’à présent, les deux pays ont fait preuve de retenue et de leur capacité de tabler sur leurs différends par la voie politique. Je vois aussi que de nombreux efforts de rapprochement ont déjà été entrepris pour atténuer ces tensions et ce, en premier lieu, par les deux pays concernés.

Donc vous ne croyez pas à un conflit armé entre le Rwanda et l’Ouganda ?

Je crois qu’il y a un élan pour atténuer la tension. Il y a des pays de la région qui se sont aussi penchés sur la question et ont offert leurs bons offices et, finalement, les organisations de la sous-région sont d’une utilité diplomatique avérée pour la solution politique des conflits.

Vous avez offert vos bons offices entre Kigali et Kampala ?

A ce stade, j’ai fait juste une mission d’écoute en Ouganda et une autre visite d’écoute au Rwanda. Je suis prêt à y revenir très rapidement.

Quand le Rwandais Paul Kagame accuse l’Ougandais Yoweri Museveni de soutenir des dissidents rwandais qui veulent le renverser, est-ce qu’il a raison ?

J’aimerais bien écouter toujours davantage les responsables de ces pays. Nos amis africains sont suffisamment intelligents pour trouver une solution africaine à leurs problèmes.

Au Burundi, le président Pierre Nkurunziza annonce qu’il ne se représentera pas l’année prochaine. Mais est-ce que vous le croyez ?

Je pense que le président est sincère dans sa déclaration, dans son engagement. Effectivement, tout au long de ma mission dans ce pays, j’ai constaté que l’on est focalisé sur l’échéance électorale prévue pour l’année 2020. Et tout le monde souhaite que cette élection se déroule de manière apaisée et crédible. Et c’est là un point d’entente commun.

Avec vous, c’est la première fois qu’un diplomate chinois arrive à un poste hiérarchique aussi élevé et aussi sensible aux Nations unies. Est-ce le signe d’un monde qui change ?

Pour ma nomination, je dois profiter de votre antenne pour remercier vivement le secrétaire général [Antonio Guterres] pour sa confiance en ma propre personne. Concernant le recrutement et la nomination des agents et des fonctionnaires de l’Organisation des Nations unies, je crois qu’il y a cet article, l’article 101 de la charte des Nations unies, qui dit : « sera dûment prise en considération l’importance d’un recrutement effectué sur une base géographique aussi large que possible ».

Oui, mais vous êtes Chinois et votre pays est à présent le deuxième contributeur financier des Nations unies. C’est bien aussi pour cela que vous avez été nommé à ce poste sensible, non ?

Je pense que si le secrétaire général nomme un haut fonctionnaire dans le système onusien, les premiers critères, c’est-à-dire les premières références, c’est la qualité de travail, c’est la compétence et c’est l’intégrité.

Est-ce que le fait que vous veniez d’un pays qui est de plus en plus présent aux Nations unies et qui est devenu le deuxième contributeur financier de l’ONU, cela ne compte pas quand même ?

La Chine est déjà présente depuis beaucoup de décennies aux Nations unies. Dans la sélection et la nomination des fonctionnaires dans le système, les Nations unies respectent scrupuleusement les critères prévus dans la charte et dans les différents actes juridiques et réglementaires.

La Chine est présente depuis 1946, mais n’est-elle pas de plus en plus présente ?

La Chine est de plus en plus présente sur la scène internationale.

Le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, a déclaré récemment devant le président Xi Jinping : « Vous êtes devenu un pilier central du multilatéralisme ». Est-ce qu’avec la Chine, l’ONU peut rester forte, malgré les menaces de l’administration américaine contre cette organisation internationale ?

Le secrétaire général a eu raison de défendre farouchement le multilatéralisme, parce que le multilatéralisme aujourd’hui est menacé. Je pense que toute la communauté internationale doit se mobiliser davantage pour le défendre.