Pour cet Entretien du Jour, Mbi la gué aborde un thème qui lui est cher, l’Education Nationale. C’est en compagnie de M. Rodrigue SERAFE, Coordonnateur de l’ASEFCA, l’Association Solidarité Educations et Formations pour le Centrafrique que nous allons avancer pour mieux cerner les difficultés que rencontrent les élèves dans l’arrière-pays et voir comment des Centrafricains réunis autour de projets communs apportent leur pierre à la reconstruction de l’Edifice RCA.
Nous ne pouvons que les encourager et adhérer à leur philosophie.

Bonjour M. Rodrigue SERAFE. Pouvez-vous vous présenter pour nos lecteurs ?
Bonjour Mme NZENGOU. Merci de m’offrir l’opportunité de présenter à nos compatriotes.
Je suis centrafricain, ingénieur en génie industriel et fais du Consulting en Management de projet. Je suis marié et père de deux enfants.
Fils d’un instituteur ayant passé toute sa carrière en province, j’ai commencé à fréquenter les bancs de l’école dans un petit village défavorisé de la République Centrafricaine. J’ai passé toute mon enfance dans l’arrière-pays et partagé avec les habitants leur quotidien et surtout observé leur interaction avec notre système scolaire. Cette expérience m’a permis de comprendre dès le bas âge le rôle que l’école et l’éducation peuvent jouer dans une société comme la nôtre, au-delà de la simple notion d’instruction.
J’ai effectué ma scolarité en République Centrafricaine jusqu’au baccalauréat avant de partir à l’étranger pour poursuivre mes études. Mon pays a beaucoup contribué à la formation du citoyen Centrafricain que je suis. Plusieurs de nos compatriotes ont eu le même parcours et n’aspirent qu’à une chose : pouvoir renvoyer l’ascenseur en permettant à d’autres jeunes Centrafricains qui ont l’âge d’aller à l’école d’apprendre à lire et à écrire et pourquoi pas avoir aussi la possibilité de devenir demain des cadres dirigeants de la République Centrafricaine.
Constatant les faiblesses de notre système éducatif et la situation alarmante du capital humain, nous avons décidé de créer l’ASEFCA pour apporter notre contribution à la reconstruction de la maison CENTRAFRIQUE.

Vous êtes Coordonnateur de l’association ASEFCA, Association Solidarité Educations et Formations pour le Centrafrique, parlez-nous-en.
L’ASEFCA est une association créée en 2018 par des Centrafricains dont la volonté est d’aider leurs concitoyens en difficulté dans le domaine de l’éducation et de la formation. Le but est de favoriser la promotion de l’éducation et de la formation, de soutenir les initiatives des associations et d’autres organisations par la mise en communs des moyens humains, matériels, intellectuels et financiers.
Cette volonté se matérialise par des actions concrètes à petits budgets ayant un impact immédiat. Nos actions sont prioritairement orientées vers deux cibles qui sont les programmes d’alphabétisation (réhabilitation d’écoles, fourniture de mobiliers scolaires,…) et les formations courtes pour l’insertion professionnelle des élèves sortants du système de l’enseignement général.
Afin d’être efficace et de mieux toucher les réalités, nous avons constitué une équipe qui regroupe différentes compétences composée de :
• Marius TOMANDJI : Chef de mission,
• Didace KETA WAPOUTOU : Chef de Projet,
• Clara FADA MOULTSON : Trésorière,
• Eric KOTUBA-KAUNZY : Responsable de la mobilisation et de la communication.
Nous avons opté pour un fonctionnement en mode projet et veillons à ce que tous nos objectifs soient réalisables dans un délai prédéfini. Cela se traduit par des méthodes participatives consistant à créer une adhésion par l’implication des membres de l’ASEFCA. Le bureau a su créer une symbiose entre différents savoir-faire et impliquer chaque membre à son échelle.
L’une des priorités de notre organisation est la transparence financière. Les membres sont régulièrement informés à travers les revues de projets et le bureau veille aussi à ce qu’ils prennent part à certaines prises de décisions.
Aujourd’hui, beaucoup de Centrafricains nous ont rejoints dans ce combat avec une implication formidable.
Voyez-vous, Mme NZENGOU, tout ce que je viens de vous décrire constitue une organisation qui a été pensée pour instaurer de la confiance en créant un espace qui permet à chaque Centrafricain de s’engager dans la reconstruction de notre cher pays, à travers le combat pour l’éducation et la formation professionnelle.

Les membres de l’ASEFCA lors de l’Assemblée générale de l’association

Que pouvez-vous nous dire sur l’Education Nationale en Centrafrique ?
Les différentes crises ont aggravé la situation sur tout le territoire centrafricain. En 2018, 40% des enfants n’avaient jamais accédé à l’école et seulement 50 % des enfants achevaient le cycle primaire. S’agissant de la difficulté d’accès à l’école, deux facteurs expliquent en partie cette faille de notre système éducatif : le manque d’enseignants et la quasi inexistence des infrastructures scolaires. En effet, le manque d’enseignants surtout dans les zones rurales est l’un des principaux problèmes auxquels l’éducation nationale doit faire face aujourd’hui. Face à cette situation, les parents s’organisent pour prendre en charge l’éducation de leurs enfants, en recrutant et payant eux-mêmes des maîtres-parents manquant de qualification. Selon les statistiques 2015-2016 publiées par le Ministère de l’Éducation Nationale de notre pays, les maitres-parents représentent près de la moitié de l’effectif des enseignants.
C’est pour toutes ces raisons que la stratégie de l’ASEFCA est aujourd’hui principalement orientée vers le soutien à la scolarisation des enfants en milieux défavorisés et aussi un appui aux structures de formation professionnelle pour permettre à nos compatriotes qui sont sortis très tôt du système scolaire d’acquérir une qualification.

Vous êtes convaincus que le développement de la République Centrafricaine passera par la lutte contre l’analphabétisme et le manque de qualification qui constituent un grand handicap au développement de ce pays. Développez s’il vous plaît.
Permettez-moi d’aller encore plus loin. Le développement de l’Afrique passera par la lutte contre l’analphabétisme. En effet, le défi majeur de notre continent, et donc de la Centrafrique, sera d’assumer économiquement notre croissance démographique qui devrait doubler d’ici à 2050 avec une population dont la moitié aura moins de 25 ans, autrement dit en âge d’entrer sur le marché du travail. Il devient donc primordial de former une jeunesse africaine qui devra avoir le sens du leadership et qui sera capable d’entreprendre pour créer de l’emploi.
Dans le cas de la République Centrafricaine, nous devons renforcer notre système éducatif afin de former des cadres capables de relever également ce défi majeur auquel nous sommes soumis.

Nous devons nous faire comprendre et aussi comprendre le fonctionnement des autres et prendre les mesures à notre échelle pour protéger les intérêts de notre pays et lui permettre aussi d’accéder à d’autres marchés. Aujourd’hui, au-delà de la faiblesse des infrastructures économiques, le manque de main d’œuvre qualifiée constitue un frein à l’investissement dans le pays de BOGANDA. Pour répondre à cette problématique, nous devons nous appuyer sur la formation professionnelle afin de créer les conditions nécessaires et indispensables au développement du pays.
Nous sommes de nombreux Centrafricains à penser que l’agriculture est un atout pour le développement de la République Centrafricaine. Mais je pense que cette contribution de l’agriculture au développement de la RCA ne sera efficace que si notre niveau de qualification nous permettra de transformer localement les produits avant de les exporter. De plus, plusieurs recherches ont démontré qu’il existe bien un impact de la scolarisation sur le rendement de la production agricole dans les pays en voie de développement. Donc, nous ne devons pas ignorer cet aspect de la vie économique.

Comment comptez-vous contribuer à l’augmentation du taux de scolarisation ?
Cela se fait par la réhabilitation et construction d’écoles, la fourniture de mobiliers scolaires, … pour permettre aux parents de disposer d’un établissement afin de scolariser leurs enfants. Comme je l’ai déjà dit, nous sommes un appui aux territoires défavorisés qui se battent pour scolariser leurs enfants. Je tiens également à ajouter le volet alphabétisation puisque nous soutenons aussi les organisations centrafricaines qui couplent la formation professionnelle avec l’alphabétisation.

Quelle est votre politique de promotion des formations professionnelles de base ?
La politique de l’éducation et des formations professionnelles de base est du ressort de l’état. Nous apportons notre pierre à l’édifice dans les limites de nos compétences, mais nous ne pouvons pas nous substituer à l’état dans son rôle.
Cependant, nous souhaitons soutenir la qualification des personnes les plus éloignées du circuit traditionnel de l’emploi et à leur insertion professionnelle et sociale. Nous avons défini nos priorités sur la base de la structure sociale et économique en République Centrafricaine. Chez nous, les filles sont les plus grandes victimes de la déscolarisation précoce. D’autre part, il a été démontré que lorsqu’une femme est indépendante financièrement, elle contribue en général mieux à l’éducation et la scolarisation de ses enfants, mais aussi au développement de l’économie locale. Les femmes sont aujourd’hui notre principale cible pour la formation professionnelle de base.
Comme une formation professionnelle nécessite l’existence de moyens techniques, humains et également des ressources pédagogiques adaptées, nous soutenons des structures existantes pour leur permettre de donner des formations de qualité aux demandeurs tout en veillant à ce que ces formations soient utiles pour les intéressées.

Quelles sont vos réalisations actuelles en Centrafrique ?
En à peine deux ans d’existence, nous avons :
• Relancé le Centre de promotion féminine GIANTO BIANCHI par la fourniture d’une vingtaine de machines à coudre ;
• Renforcé les capacités de l’école MABOKO NA MABOKO de Bossembele par une dotation de 70 table-bancs ;
• Renforcé les capacités de l’école du village TALO à qui nous avons également offert 45 table-bancs.
Je tiens à préciser que le Centre de promotion féminine GIANTO BIANCHI situé à BEAREX avait été pillé lors de la crise politico-militaire de 2013. En 2017, ce centre ne disposait que de 2 machines à coudre pour un besoin estimé à 22 machines pour former une centaine de filles. Parmi ces filles, l’on compte aussi plusieurs anciennes enfants de la rue recueillies par le Centre.

Le Chef de mission de l’ASEFCA, Marius TOMANDJI, lors de l’état des lieux en décembre 2017 à Bangui

Don de machines à coudre au centre de promotion féminine GIANTO BIANCHI

En ce qui concerne l’école Maboko Na Maboko de Bossémbélé, elle a été créée par les habitants pour scolariser des enfants parmi lesquels figurent plusieurs orphelins. Elle compte un effectif de 285 élèves dont 155 garçons et 130 filles, tous encadrés par des maitre-parents. Nous avons des projets pour cette école. Nous y reviendrons au cours de notre entretien.

Don de table-bancs à l’école Maboko Na Maboko de Bossembélé

Et quels sont vos projets prioritaires à court et moyen terme ?
A court terme, nous contribuons à l’effort national de lutte contre la propagation du COVID-19 en Centrafrique puisque nous coordonnons actuellement une opération de confection de masques, leur distribution ainsi qu’une campagne de sensibilisation au respect des gestes barrières. C’est d’ailleurs au Centre de promotion féminine GIANTO BIANCHI que nous avons fait appel pour confectionner ces masques. La générosité des Centrafricains et amis de la Centrafrique nous a permis de collecter 5,4 Millions FCFA soit 8235 euros en 18 jours via une cagnotte lancée sur la plateforme Leetchi.
Cet effort va se poursuivre pendant quelques semaines. Je profite d’ailleurs de cette occasion pour féliciter le Dr. Stevens ORANDROU, Représentant de l’ASEFCA en Centrafrique qui effectue actuellement un travail formidable pour que ce projet soit une réussite. Je n’oublie pas les efforts de Marius TOMANDJI, notre Chef de mission qui pilote l’intégralité du projet avec brio.
A moyen terme, nous allons relancer le projet de construction d’un bâtiment solide pour l’école Maboko Na Maboko de Bossembélé car la toiture du bâtiment actuel est en paille et le mur en terre battue. Ce projet a été suspendu pour que nos membres se focalisent sur l’urgence liée au COVID-19. Notre Chef de projet Didace KETA WAPOUTOU organisera un point avec tous les membres pour relancer cette action solidaire. Nous espérons que nos compatriotes ainsi que les amis de la Centrafrique seront nombreux à contribuer à la réalisation de ce projet.
Pour le long terme, l’ASEFCA prévoit la mise en place d’une base de données ayant pour but de recenser des compétences centrafricaines quel que soit leur lieu de résidence afin qu’elles puissent appuyer les formations en République Centrafricaine.

Fabrication des masques par le centre de promotion féminine GIANTO BIANCHI

Livraison d’un lot de masques au représentant de l’ASEFCA en Centrafrique

L’intérieur du bâtiment actuel de l’école Maboko Na Maboko de Bossembele

Comment financez-vous vos activités ?
A ce jour, tous les projets de l’ASEFCA sont majoritairement financés sur les fonds propres de nos membres et certains de nos compatriotes. En effet, le modèle organisationnel de l’ASEFCA a été bâti sur le principe de l’implication personnelle et l’intelligence collective. Cela implique également la contribution financière des membres.
Depuis peu nous bénéficions du soutien de mécènes étrangers qui ont été séduits par l’impact social de nos premières réalisations.
Nous voulons démontrer que si nous considérons la République Centrafricaine comme un bien commun et si chaque Centrafricain s’implique personnellement à son échelle et associe ses efforts à ceux des autres, nous pouvons améliorer les choses.

Quels sont vos besoins prioritaires
Comme je vous ai expliqué lors de cet entretien nous fonctionnons en mode projet. De ce fait, nos besoins prioritaires sont liés à notre action en cours. Ce qui m’amène à vous dire que nous avons besoins principalement de ressources financières pour la réalisation de la construction de l’école Maboko Na Maboko de Bossembélé.
Nous appelons à la générosité de tous pour aider ces enfants à apprendre à lire et à écrire dans des conditions minimales de confort.

Un dernier mot, un message ?
Tout d’abord, cela a été un véritable honneur pour notre association d’être reçue pour la première fois par un média centrafricain et de mettre en lumière le rôle que jouent les associations centrafricaines dans le développement de notre pays. En effet, plus nous aurons de la visibilité à travers les médias de notre pays, plus cela donnera l’opportunité à nos compatriotes de s’engager dans la reconstruction de notre cher et beau pays. Je vous remercie.

C’est moi qui vous remercie

Propos recueillis par Lydie NZENGOU KOUMAT-GUERET