Le général Evariste Ndayishimiye, officiellement élu dès le premier tour de la présidentielle au Burundi. Ici, lors de son discours à Gitega après sa désignation comme candidat du CNDD-FDD. STRINGER / AFP
Par : Christophe Boisbouvier
Publié le : 26/05/2020 – 06:39 Modifié le : 26/05/2020 – 14:48

Au Burundi, pas de surprise. Le candidat du parti au pouvoir, le général Ndayishimiye, a été officiellement élu dès le premier tour de la présidentielle. Il n’y avait aucun observateur étranger et l’opposition dénonce une fraude massive. Quelle est à présent la marge de manœuvre du perdant, Agathon Rwasa ? Et quelle sera la liberté d’action du vainqueur officiel par rapport au Président sortant, Pierre Nkurunziza ? Thierry Vircoulon, coordonnateur de l’Observatoire de l’Afrique australe et centrale à l’IFRI, l’Institut français des relations internationales, est notre invité.

RFI : Thierry Vircoulon, une victoire avec plus de 68 % des voix et un taux de participation supérieur à 87 % des voix, que vous inspirent les résultats de cette présidentielle ?

Thierry Vircoulon : Ce sont des résultats dont la crédibilité fera toujours question. Il n’y avait pas d’observateurs impartiaux à cette élection et elle a été contrôlée de A à Z par le parti au pouvoir. Donc on peut dire que le résultat était attendu et que la victoire au premier tour du candidat du CNDD-FDD ne surprend personne.

Avec le taux de participation annoncé, près de neuf Burundais sur dix auraient voté. Est-ce que c’est crédible ?

Ce n’est pas impossible. C’est difficile de se prononcer, dans le climat actuel, mais comme il y a un encadrement très, très fort, très contraignant, de la population au Burundi, le pouvoir peut toujours faire voter les gens.

Le parti d’opposition CNL s’indigne du cas de la commune de Musigati, dans l’ouest du pays, où le candidat Évariste Ndayishimiye a réuni 99,9 % des voix, et où, selon l’AFP, le taux de participation serait de plus de 100 %. Il serait à 102 %.

Oui, souvent il y a un excès de zèle de la part de la Commission électorale et quelques couacs dans la fabrication des résultats.

Et on parle d’une fraude plus massive dans les régions de Rumonge et de Bujumbura rural…

Oui, parce que ce sont des bastions acquis à l’opposition, et donc en effet, celle-ci, normalement, aurait dû remporter la majorité dans ces zones.

Avez-vous des commentaires à faire sur les législatives et les communales ?

Elles seront du même goût. Le CNDD-FDD va les remporter, évidemment. Et là, il y a des appétits qui sont encore plus aiguisés qu’à la présidentielle, puisqu’être un élu local représente beaucoup d’avantages. Et ces appétits sont surtout des appétits à l’intérieur du parti au pouvoir. Donc c’est là qu’il faut s’attendre à ce qu’il y ait des contestations à l’intérieur du CNDD-FDD.

Voulez-vous dire que le parti au pouvoir peut se déchirer ?

Je pense qu’à ce niveau-là, oui, il peut y avoir des oppositions entre plusieurs personnes du CNDD-FDD qui veulent occuper ces positions.

Comment peut réagir aujourd’hui le chef de l’opposition Agathon Rwasa ?

Il dénonce les résultats… Evidemment, il peut toujours déposer un recours contre ces résultats, mais là aussi, sans se faire d’illusions sur ce recours. En fait, il n’a absolument aucune marge de manœuvre. Il n’en avait pas de 2015 à 2020 et il n’en a pas plus aujourd’hui. Donc il va être réduit à faire comme il l’a déjà fait ces cinq dernières années, c’est-à-dire le faire-valoir démocratique du régime.
Vous dites qu’il n’est qu’un faire-valoir, mais depuis plusieurs jours, il dénonce ces résultats qu’il dit « fantaisistes ». Il parle de « tricherie et de pure manipulation ».
Oui, mais c’était déjà le cas des résultats de 2015 et cela ne l’a pas empêché de siéger au Parlement ! Donc on verra si, cette fois-ci, cela se passe de la même façon et si lui et son mouvement acceptent de jouer les faire-valoir démocratiques d’un régime de parti unique, ou si, cette fois-ci, il se retire complètement du jeu politique. Il peut re-rentrer dans la clandestinité éventuellement, mais il faut quand même se rappeler que pendant cinq ans il a joué en quelque sorte « l’idiot utile » du CNDD-FDD

Mais en jouant « l’idiot utile », comme vous dites, et en refusant d’en appeler à la rue, est-ce qu’il ne risque pas de se couper de ses militants ?

Je crois qu’en effet, il a de moins en moins de militants, en tout cas des militants historiques. Il y a, par contre, un très fort désir de changement de régime au Burundi. Mais paradoxalement, je crois que les troupes historiques de son mouvement, qui était le FNL, ont été réprimées à plusieurs reprises pendant ces dix dernières années, et par conséquent, cette base historique, je crois, a beaucoup faibli.

Avec cette victoire officielle dès le premier tour, est-ce qu’Évariste Ndayishimiye a les mains libres face au président sortant Pierre Nkurunziza ?

Non, je n’irais pas jusque-là, puisque cette victoire n’est pas une victoire. Ce sont des résultats dont la crédibilité sera toujours questionnée… Donc ce ne sont pas des résultats à prendre comme fiables sur la popularité réelle d’Évariste Ndayishimiye ou du CNDD-FDD lui-même.

Et avec le titre de « Guide suprême du patriotisme burundais », est-ce que Pierre Nkurunziza va rester le vrai patron du Burundi ?

En fait, c’est la question qui est maintenant essentielle. On peut avoir deux scénarios pour l’après-élection. Soit un scénario à l’angolaise, où le nouveau président se débarrassera de Pierre Nkurunziza, en quelque sorte, comme cela s’est passé en Angola. Ou alors, la bonne entente qui a présidé à ce passage de témoin va continuer, et Pierre Nkurunziza sera en retrait de la République.

Pierre Nkurunziza est-il parti de son plein gré ?

Peut-être pas forcément de son plein gré. En tout cas il est parti en bonne entente avec le leadership du CNDD-FDD, qui voulait qu’il passe la main, et ce passage de relais s’est fait par la négociation dans les coulisses du CNDD-FDD.

Oui, c’est cela. Le leadership du CNDD-FDD, c’est en fait une poignée de généraux qui sont le cœur historique du système depuis 2005.

Comment la Communauté internationale va-t-elle réagir à cette élection très controversée à l’intérieur du pays ?

Il n’y aura absolument aucune réaction notable. Il y a eu des contacts discrets qui ont été pris avant l’élection auprès de l’East African Community, de l’Union africaine, etc., pour en quelque sorte introduire le nouveau président et pour s’assurer que, justement, il n’y aurait pas de réaction désagréable. Donc il faut s’attendre à ce qu’il n’y ait pas de réactions.

Voulez-vous dire que plusieurs partenaires du Burundi attentent une ouverture de la part du nouveau maître du pays ?

Oui, c’est cela. Je crois que ce serait dans l’intérêt du régime burundais. Ce serait aussi, probablement, dans l’intérêt de la population burundaise, qui est une des plus pauvres d’Afrique. Est-ce que le leadership du CNDD-FDD est prêt à cette ouverture ? C’est une autre question.