Ismaël Diallo

Dans cette seconde partie de l’entretien avec notre invité, Ismael diallo, www.libreinfo.net se penche sur l’état des lieux de la diplomatique burkinabè comparativement aux années Haute Volta.

Li : Abordons la diplomatie. Aujourd’hui on a vu que l’Italie rouvre son ambassade au Burkina Faso. L’Inde, c’est pareil. On a vu également Angela Merkel qui est arrivée à Ouagadougou. Est-ce qu’avec tout cela, vous pensez qu’il s’agit d’une diplomatie rayonnante ou c’est le contexte qui impose cela au Burkina Faso ?

ID: Le Burkina de par sa situation géographique est un point central pour l’Afrique de l’Ouest. Et il est difficile d’avoir une politique Ouest africaine sans le Burkina, sans le Nigéria, sans la Côte d’Ivoire, sans le Sénégal dans une certaine mesure. Mais la diplomatie au Burkina en réalité, a commencé depuis août 1983. Avant août 1983, la Haute Volta était perçue comme une province du Ghana, de la Côte d’Ivoire et très peu connaissait ce pays et avec ce qu’il était. Mais à partir d’août 1983, dans tous les fora internationaux, quand la délégation burkinabè n’avait pas pris la parole, la question restait en demande parce que la délégation burkinabè avait quelque chose à dire, et leur propos était d’une valeur ajoutée.

Après 87, 88 la diplomatie burkinabè s’est déplacée vers le chef de l’État, qui était le diplomate en chef du pays. Et c’est par lui donc que le pays rayonnait à travers l’Afrique et le monde. Depuis 2016, nous avons tenté de maintenir ce niveau. Le Chef d’État se déplace beaucoup, il est de bonne composition de par sa nature humaine. Notre diplomatie engrange de bon point, mais pour certain Burkinabè dont je suis, il manque je ne dirais pas cette ferveur révolutionnaire, parce que ceux qui sont au pouvoir ne sont pas des révolutionnaires, mais je dirais qu’il manque cette dynamique qui fait de nous des aiguillons. C’est lui qui est devant et qui montre la voie. Et nous avons aussi réduit notre diplomatie à la signature de convention pour de l’argent. L’argent n’est qu’un adjuvant, ce n’est qu’un moyen. Ce n’est pas l’argent qui transforme les choses, c’est l’esprit. Et qu’est-ce que nous avons apporté de différent, de nouveau, de mobilisateur depuis quelques années ? Quoi ? Et aujourd’hui, nous admirons ce qui vient du Rwanda, ce qui vient du Ghana, ce qui vient du Botswana, ce qui vient d’ailleurs.
Et moi, je me dis tout ce que nous entendons venant de ces pays, le Burkina aurait dû et pu le faire avant. Nous avons la capacité de le faire. Malheureusement, nous avons perdu cette énergie, cette source d’inspiration qui fait que nous soyons au-devant des initiatives et des actes qui changent vraiment les choses.

Li : L’un des faits marquants de la diplomatie burkinabè aussi reste la reprise de relations avec la Chine populaire au détriment de la Chine Taiwan. Pour vous, est-ce un choix qui peut être stratégique, un choix qui peut apporter quelque chose de nouveau dans le développement du Burkina Faso, ou bien c’est comme la diplomatie ordinaire avec les autres pays ?

ID : Nous sommes dans mon salon, mon fauteuil là, l’ambassadeur de chine populaire était assis ici, en 1993. Il m’a d’abord téléphoné, il m’a dit ‘’je veux te voir’’.

Li : Vous occupiez quelle fonction à l’époque ?

ID : J’étais conseiller spécial du Président avec rang d’Ambassadeur. Je l’ai connu à Brazzaville dans les années 1988, 1989. Quand il était le numéro 2 à l’ambassade de Chine populaire, il a été nommé ambassadeur ici. Il m’a dit, je veux te voir, je lui ai dit vient au bureau demain, il me dit je veux te voir chez toi. Il est donc venu chez moi à 13h30. Il m’a dit ton pays va reconnaitre Taiwan. Je lui ai dit « Ah bon ? Mais je ne suis pas au courant ». Il m’a expliqué pourquoi je n’étais pas au courant, cela je ne vous dirai pas.

Li : Pourquoi ?

ID : Parce que le réseau n’a pas changé. (Rire).

Li : Ce n’est plus Compaoré qui est aux affaires quand même !

ID : Il m’a dit les raisons et j’ai voulu comprendre pourquoi je n’étais pas au courant. Il me dit, si tu dis ça, tu es mort. Ce jour-là, j’ai dit mais, le président ne m’en a pas parlé. Il m’a expliqué également pourquoi je ne suis pas au courant.

À 15h, je suis allé à la Présidence, j’ai fait une note au président. Je lui ai dit, l’ambassadeur de Chine Populaire est venu chez moi à l’heure de la sieste et m’a dit que nous allons reconnaître Taïwan. Bien entendu, je ne lui ai pas dit le reste. Ce dont je vous ai parlé, s’est passé en début 93. J’ai écrit cette note à Blaise et jusqu’aujourd’hui, il ne m’a pas répondu.
La seule chose que j’ai su, c’est que je regardais la télé peut être trois jours après et j’ai appris en conseil de ministres, que le Burkina a décidé de renouer avec Taïwan. Et ces deux pots que vous voyez ont été offerts à mon épouse par l’épouse de l’ambassadeur de Chine Populaire à l’époque.

Mais, nous savons, qu’il n’est que normal d’avoir des relations diplomatiques avec ce qui suit, avec Pékin. C’est un non-sens d’ignorer la Chine continentale. Ça, c’est un !
Deuxièmement, nous pouvons comme d’autres pays avoir des relations diplomatiques et tout le reste avec Beijing et avoir des relations commerciales, culturelles avec Taïwan. Tout est une question de savoir comment jouer cela. D’autres pays le font, pourquoi nous, nous ne sommes pas capables de le faire ?

Li : En termes de rapport, qu’est-ce que la Chine populaire aujourd’hui peut apporter au Burkina Faso que la Chine Taïwan ne peut pas ?

ID : Avec la Chine Populaire, nous pouvons avoir une coopération beaucoup plus large que Taïwan et beaucoup plus importante. Il n’y a rien à dire là-dessus. Mais, que ce soit Taïwan, que ce soit Beijing, que ce soit n’importe quel pays, il faut que nous sachions ce qui nous arrange, et ce qui arrange plus l’autre que nous.
Si n’importe quel pays dans un partenariat avec nous, gagne 70%, et nous 30%, et bien, nous sommes des dupes. Et ce qui énerve beaucoup de Burkinabè aujourd’hui dont je suis un, c’est de voir certaines choses. Regardez cet accord sur SITARAIL qui donne encore à un français, Bolloré pour ne pas le nommer, la responsabilité du train Abidjan- Kaya. Vous avez entendu à un conseil de ministres il y a peut-être deux mois, ou un peu moins, que l’aéroport international de Donsin est confié à une société française pour 30 ans. Est-ce que les gens se rendent compte de ce qu’est un aéroport international ? L’aéroport international est un milieu extrêmement crucial, extrêmement névralgique en matière de renseignements, en matière d’informations, en matière de calculs sociopolitiques, etc. Et on va confier à une société française donc à tous les services français, y compris le service de renseignements etc., et on est content ! Et c’est cela qui fait penser que nous régressons.

Li : Vous pensez que ça pouvait être autrement ?

ID : Ça pouvait être autrement. Nous avons des Burkinabè et nous avons d’autres Africains qui pouvaient être avec nous. Depuis le temps que nous avons de la coopération avec des étrangers, est-ce que nous avons le souci d’avoir à côté de chaque étranger, un Burkinabè qui apprend ce qu’il fait pour le remplacer deux ans, trois ans ou cinq ans après ?
Vous savez, quand il y a eu le plan Marshal en Europe après la deuxième guerre mondiale, ce n’est pas que l’argent américain qui est venu en Europe, il y a eu la technicité, la compétence américaine qui est venue mais, on ne voyait pas les américains à la télé en train de dire, nous sommes là pour aider la France. Jamais ! Ils les gardaient toujours derrière. Et même le général De Gaulle, quand les forces françaises rentraient à Paris à la libération, Le Général De Gaulle a donné des instructions pour qu’il n’y ait pas de Noirs dans les premières lignes, dans les premières troupes qui rentraient dans Paris pour que l’histoire ne retienne pas cela. Tout cela, nous n’avons rien appris !

Li : Vous êtes sûr de ce que vous dites ?

ID : Je suis certain, ce sont les français eux-mêmes qui l’ont écrit, ce n’est pas nous qui l’avons écrit mais, nous n’avons pas la curiosité de fouiller. Eux, ils ont l’intelligence et la légèreté entre guillemets de tout écrire, donc on peut tout retrouver. Alors, il faut chercher et trouver !

Li : Alors qu’est-ce que vous reprochez à SITARAIL, parce que nous avons vu que vous n’êtes pas le seul à vous plaindre de ce problème. Il y a aussi une ancienne ministre de la promotion de la femme sous Blaise Compaoré, Nestorine Sangaré qui en fait également son cheval de bataille.

ID : Mon problème, c’est quand est-ce que nous allons nous émanciper de la France et de n’importe quelle puissance étrangère ? Quand est-ce que nous allons comprendre qu’il vaut mieux trimer avec le Ghana, avec le Bénin avec le Nigeria, avec le Cap Vert plutôt que d’être toujours à la remorque de la France ou de n’importe quel pays venu de loin ? Quand est-ce que nous allons nous émanciper ?

Propos recueillis par
Albert Nagreogo et
Siébou Kansié