L’ancien Premier ministre Lionel Zinsou dans son bureau de vote lors de la présidentielle en avril 2016 à Cotonou, au Bénin.
Pius Utomi Ekpei, AFP
Texte par : Hermann BOKO   

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L’opposant béninois Lionel Zinsou a été condamné à cinq ans d’inéligibilité, vendredi, pour dépassement de ses frais de campagne présidentielle de 2016. Ses avocats y voient la main du pouvoir pour écarter ses adversaires politiques.

L’ancien Premier ministre béninois Lionel Zinsou a été condamné, vendredi 2 août, à Cotonou à cinq ans inéligibilité et six mois d’emprisonnement avec sursis pour usage de faux documents dans un procès, qui a duré deux mois et auquel il n’a pas participé. Il est accusé d’avoir masqué ses dépassements de compte de la campagne électorale de 2016 en utilisant de « fausses attestations ou un certificat falsifié », note une source judiciaire. Il écope en outre d’une amende de 50 millions de franc CFA, la plus forte prévue pour cette fraude.

Lionel Zinsou, un des principaux opposants à l’actuel président Patrice Talon, aurait dépassé pour la campagne présidentielle de 2016 le plafond autorisé par le code électoral de 2,5 milliards de francs CFA (près de 4 millions d’euros). Il a immédiatement exprimé son intention de faire appel de cette condamnation. “Je savais à quoi m’en tenir”, a affirmé l’homme politique et banquier d’affaires contacté par France 24. « Je suis serein. Mes avocats et moi avons décidé de faire appel. Et une fois qu’on aura épuisé les recours internes, nous irons devant la Cour africaine des droits de l’Homme d’Arusha. »

“Il n’y avait aucun élément constitutif de preuve dans ce dossier”, a réagi Me Robert Dossou, son avocat, interrogé par Jeune Afrique. “Lorsque l’on condamne quelqu’un pour ‘faux’, la moindre des choses est de produire un document supposément ‘faux’. Or, cela n’a pas été le cas ici”, dénonce-t-il. Pour l’avocat, “la justice a été instrumentalisée dans le dossier et l’objectif est de rendre inéligible tous ceux qui seraient susceptibles d’être des concurrents à Patrice Talon”.

“On ne comprend pas cette sentence de la justice. C’est à la Cour des comptes de la Cour suprême de constater qu’il y a un dépassement des frais de campagne. C’est elle qui doit ensuite saisir le procureur. Or, en 2016, la Cour des comptes n’a jamais signalé des irrégularités dans les comptes de Lionel Zinsou”, s’étonne Steve Kpoton, juriste et analyste politique.

Le gouvernement, pour sa part, rappelle l’indépendance de la justice. “Il y a des dossiers d’ordre public dont le ministère public peut se saisir. De toutes les façons, le gouvernement ne commente pas les décisions de justice. Elle a fait son travail. On en prend acte”, a indiqué à France 24 Wilfried Léandre Houngbédji, directeur de la communication de la présidence du Bénin.

Tournant autoritaire de Patrice Talon

Lionel Zinsou avait déjà été visé, en avril 2018, par une plainte liée au remboursement d’un emprunt de 15 milliards de francs CFA (23 millions d’euros) contracté durant la campagne auprès de l’homme d’affaires burkinabè Mahamadou Bonkoungou, dirigeant de la société Ebomaf. Ce dernier a depuis décroché plusieurs gros contrats avec l’État béninois et a, en août 2018, retiré sa plainte.

Ce n’est pas le premier opposant politique béninois à être condamné par la justice et contraint de s’exiler. L’opposant Sébastien Ajavon, arrivé troisième à la présidentielle de 2016, avait été condamné à 20 ans de prison dans une sombre affaire de trafic de cocaïne, jugée en quelques jours par une Cour spéciale, après qu’un premier tribunal l’eut acquitté. Il avait finalement obtenu gain de cause en avril à la Cour africaine des droits de l’Homme, qui a condamné l’État béninois pour violation “du droit du réquérant à être à être jugé par une juridiction compétente”.

Pour Steve Kpoton, “écarter les rivaux politiques est devenu une mode dans la sous-région. Macky Sall a écarté ses principaux opposants au Sénégal pour se faire réélire en février 2019. Et Mahamadou Issoufou a écarté son rival Hama Amadou en 2016 au Niger. Il faudra s’inquiéter pour la démocratie en Afrique francophone”. “Si vous avez une phobie de la menace que constitue l’opposition vous procédez systématiquement à des éliminations politiques”, a affirmé Lionel Zinsou.

“Cinq ans, ça ne suffit pas”

Fin juin, l’ancien président béninois Thomas Boni Yayi, qui avait violemment condamné les élections législatives tenues en avril 2019 et auxquelles l’opposition n’a pas pu présenter de listes, a été forcé à l’exil vers une destination inconnue, après deux mois de siège des forces de l’ordre autour de son domicile.

Des manifestations ont en outre éclaté entre début mai et mi-juin dans des bastions de l’opposition et ont été réprimées dans le sang, faisant une dizaine de morts par balles.

Fin juillet, le ministre de la Justice a signé un décret interdisant de délivrer tout document administratif (carte d’identité, passeport, quitus fiscal,…) à toute personne visée par une procédure judiciaire, qui ne se présenterait pas aux convocations policières. Une liste de plusieurs centaines de personnes dites « recherchées » a été publiée sur le site du ministère de la Justice, avec la mention de leur crime ou délit supposé. Parmi elles figurent plusieurs figures politiques, dont deux anciens ministres, des anciens députés et l’ancien maire de Cotonou, accusés de se soustraire à la justice du pays.

Pour Vincent Foly, éditorialiste et rédacteur en chef de La Nouvelle Tribune, ce décret est une nouvelle manifestation de la « mainmise » de Patrice Talon sur le pays. « Il prend des décisions qui, l’air de rien, visent les opposants », analyse le commentateur politique dans une interview avec l’AFP.

Pourtant, Patrice Talon avait plaidé pour une réforme de la Constitution visant à instituer un mandat présidentiel unique. « Cela ne fait plus l’ombre d’un doute que le chef de l’État souhaite se représenter en 2021, conclut Vincent Foly. Il s’est rendu compte que cinq ans, ça ne suffisait pas. »